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Comme la nuit est belle

avec nous

devant le miroir d’étoiles

dans l’humilité aurons-nous compris quelque chose

dans le silence assourdissant du temps ?

1

Il fait encore nuit. De la radio dans la cuisine jaillit la rumeur du monde. Les chats ont dormi dehors sauf la mère, si maigre, endormie sur le lit. Dimanche le ministre me disait qu'à Shangai en 10 ans les chinois ont construit un quartier des affaires grand comme 40 fois la Défense. Amina a-t-elle été lapidée, demande le mail de Pascale. Les chats sont rentrés. Le plus gros est monté sur l'écran, cherchant à attraper le curseur volant de la souris. Je vais bientôt partir dans le flot de la nuit noire. Dans la voiture, la radio persiste et signe, je pense aux miens, en roulant vers la gare sud. Le ciel se lève, je recolle à l'agitation normale. Raccord. La vie continue.

2

Le ciel bleu n’existait qu’au dessus des ardoises.Jamais je ne le vis si clair. Jamais parut plus d’évidence. Le ciel bleu dans la tourmente. Le sable des dunes était plein de bombes et d’éclats. Le sang avait fui loin de sa source. Il n’y avait que de méchants immeubles rigides et blancs et la mer qui aspirait tout. Chalutiers, marins, soleil, espérance. Le nord fut un berceau de nuages, de douceur et de grand désespoir. Le nord a des yeux tristes comme le cheval qui remontait la rue des Soupirants en 1956. je revois le clocher de l’église, la pluie qui le dimanche s’arrêtait à 11 heures, alors le ciel sans jamais s’affirmer, comme il le fit plus tard à Toulon, s’étirait sans mot dire, et le bleu envahissait la chambre. J’aimais sans doute cette légèreté (comment autrement définir les anges ?) qui accompagne le passage du gris à la lumière, de la fatigue au repos, de la nuit au petit jour, de l’angoisse à l’infini.Le ballet des nuages nous traverse l’esprit, y pose des banderilles. Pas d’effort, surtout, pas d’effort pour capter ces ballons invisibles qui peu à peu dessinent notre destin.Comment échapper au couteau de la sensibilité si elle veut vous trancher la gorge ? Qu’y pouvons nous si le soleil nous brûle, si les rivières nous prennent par la main, si des trottoirs glissants nous entraînent, si les étoiles nous racontent nos voyages, si la mer s’impose à tout jamais ?

3

On marchait, déjà loin, vers la maison des neiges.L’air était en cristal, le sommet à portée de main. Les fleurs, à peine nées, voulaient échapper à leur malédiction. Nous avancions en file indienne, le souffle court, proches et coupés des hommes.L’ombre se faufilait entre nous, s’installait dans notre silence. Il faisait froid brusquement et le temps basculait. Il suffisait d’une parole, qu’attendions-nous ?

4

20/08, ce jour de la Saint Bernard, l’été ralentit sa marche Le soleil se tient droit comme un I. On dirait que c’est le même été qui secouait nos chevelures à 20 ans. Et l'éternité du ciel bleu. Tombées dans la fosse du temps, ta jeunesse le doigt sur la gâchette et l'ombre foudroyée d'un soir se maintiennent dans le courant. En vie. Au milieu des herbes qui dansent à la rivière des souvenirs.

5

Le chemin nous parcoure, quand il s’élève, sommes-nous meilleurs ? Qu’avons-nous à lui dire ? Il nous apprend, dans l’effort et le souffle qui cherche le bon rythme, dans la marche vers quoi de neuf, vers les sources et les fleurs, vers la langue du glacier, dans les pierres, non, ce n’est pas encore fini.

6

La nuit, nous marchons dans nos rêves, sans nous heurter, sans même penser à faire mal. Les kilomètres de sommeil ne pèsent pas aux souliers de vent ou si peu. Le noir apprivoise nos pensées les plus folles, quand nous apprenons le suicide des étoiles. Bella nova, tes millions d’années n’y pourront rien, seule ta jeunesse est émouvante. Ainsi nous allons pour le meilleur et pour le pire, pour le pire et pour le meilleur, avec la jeunesse sur le cœur et la mort à portée de fusil.

7

La saison morte est sous nos pieds. Chante la mort, chante la vie et puis la mort ! Le temps qui roule, le temps qui rit, nous jette un sort. Au cimetière, on rapproche les tombes, ça évite que l’herbe folle pousse trop entre les chagrins. Nous marchons sur le sable mouillé, dans le silence des chrysanthèmes, d’immenses flaques d’eau stagnent au milieu des morts. Plus haut, le village se serre autour de son église.

8

L’automne est là : comme chaque année, la saison aux yeux lents nous prend par la main et nous entraîne vers des fossés mouillés, des pas de feuilles mortes et des soleils roux que l’hiver saignera. Alors que les perdrix s’enfuient devant les fusils assassins, nous hésitons dans le brouillard matinal, entre le sommeil du sépulcre et le rayonnement de l’insurrection. J’aime cette saison à l’envers, fauve et rebelle, qui nous incite au départ. L’été n’a pas eu raison de nous, et l’automne en léchant nos blessures, nous prépare. Que de voyages insolents nous fîmes, au seuil de sa saison mortelle !

9

La poésie est invisible. Le sens des mots ne se prononce. Ils avancent sur le sentier critique où les hommes mangent leurs buissons d’épines et se lamentent. L’herbe pâle, jaillissant sous nos pieds ouvre la voie des estuaires. La poésie est invisible, lèvres rouges du soleil. Mais son regard de cailloux persiste dans le temps qu’il nous reste à marcher. Où sont les mots de l’infini, où est l’univers qui existe ? Serions-nous moins vivants que la pluie, plus irréels que les lumières de l’usine, improbables comme ces fantômes de chiens, nourris d’images sans raison ?

10

J’ai repris la guitare et son manche rebelle. J’en retrouve les sensations. Aucune vieillesse n’a raison des brûlures. La jeunesse meurt debout, comme elle est arrivée, la guitare à la main.

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On se perd dans la solitude. Y-a-trop de monde à l’intérieur. Où sont nos chemins de traverse ?

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Toussaint, belle Toussaint ! Fête des morts et des rebelles fleurit l’or jaune des chrysanthèmes, pour les dames du chemin, comme luit l’or rouge sous les casques

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Sur le chemin de ronde au nord des étoiles Ptolémée constelle la vie dans le noir

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On a rêvé des fêtes au village on a rêvé des lampions sur les places aux hautes fenêtres aux toits méridionaux toutes les places sont au sud du temps ou de l’espace quand on mange ou qu’on boit sur les places du village dans la quiétude du soir soudain l’été n’a plus de maître il parle comme s’il était libre et le soir met en scène les yeux simples d’un peu de rouge on dansera plus tard ans les bras de la nuit tombée En attendant nous flottons dans l’air entourés d’amis au solstice d’été

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La nuit on se parle sans se dire un mot sans se dire les mots qui blessent quand on parle trop haut La nuit sans rien comprendre à ce que nous sommes nous respirons de tout notre être en cela nous ressemblons à la création et l’air, si fidèle et si bleu,nous est salutaire La nuit, tout est humain ou pourrait l’être nous faisons un bout du chemin, elle nous regarde, paraît inquiète et nous sauve, au moins, jusqu’au lendemain

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Parfois, les étoiles entrent subrepticement dans la chambre avec la lune.Elles avancent en file indienne.Leur nombre est infiniment grand. Je voudrais les connaître, les appeler par leur nom, surtout les plus anciennes.Je voudrais qu’elles me parlent de la nuit des temps Pourrons-nous partager leur mystère de la chaîne des explosions ? Depuis le temps qu’elles brillent sur le sommeil des hommes en offrant un chenal de lumière à leurs songes, depuis le temps qu’à leur chevet elles entendent murmurer l’infini comme une plainte de ce qui brûle et nous fait mal depuis le temps qu’elles nous regardent tourner en rond pour aller de l’avant Mais avant de pouvoir nous aider elles s’échappent en poussière un écho de la chambre en désordre fenêtre ouverte sur le noir

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L’automne a disparu comme elle était venue dans un frisson de feuilles mortes L’hiver pousse lentement sa main de glace Ensemble nous sommes silence contre silence buée contre buée prisonniers de la torpeur du monde L’été viendra surgissant d’un printemps facile avec ses grandes claques d’américain dans le dos Au creux de la saison morte alors que les jours rallongent d’une seconde on rêve de la saison simple au soleil de paresseuses pensées

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Février le mois des pluies pluviôse les rivières sont pleinesdans leurs flancs il y a des bras à la dérive et des regards de saules qui ne vous quittent plus au bord de la mer le ciel s’estompe on reste seul sous la pluie qui parle la bouche pleine le temps s’enfonce dans les joncs je marche comme un enfant je marche à travers la mort et la vie m’accompagne en riant sur la montagne noire le soleil immobile comme un lac de lumière On se baigne dedans et la nuit aux piles électriques raidit les ailes des papillons on a connu la nuit et ses battements de cil sa respiration suffocante à Juan-les-pins un ciel de roses brûlait je marche comme un enfant je marche et je m’arrache aux pierres de l’instant

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C’est un printemps plein de doutes et de vents la rivière sort à peine d’un grand chagrin de glaces le soleil à midi s’étonne et se fait peur c’est un printemps plein de sable et de pluie déposant le sel sur la joue des fleurs c’est un printemps loin de la mer et des battements de cœur de l’écume c’est un printemps plein de vagues de souvenirs et de visages aimés à des fenêtres qui s’ouvrent de l’intérieur C’est un printemps plein de paroles apprises de silences indéfinissables dans des jardins de jeunes feuilles C’est un moment plein de gouttières usées, de cheminées d’usines, de fumées ténébreuses et d’anges funambules Personne ne sait ce don des anges leurs pas tremblant d’éternité sur le fil tendu de la vie C’est un printemps aux aguets près des hauts lieux où s’élabore la sourde langue des fleuves C’est un printemps où le ciel redoute encore avec ses torrents de bleu sa robe de lumière métallique ses nuages enfantins c’est un printemps qui se cache derrière les haies sans voix plein d’oiseaux sages et timides qui cherchent le paradis

20

Une porte se referme sur les vivants Le monde se tient la tête Ce sont des lieux où l’on comprend le monde et où le monde nous comprend L’eau qui coule sans effort avec persévérance comme si elle attendait quelque chose qui lui sera donnée après le temps Nous ne sommes peut-être que des esprits en reconnaissance Tous les chemins sont les mêmes Ils nous mènent à nous-mêmes Ces endroits hors du monde et si proches ces lieux appartiennent au monde en sont le centre provisoire et éphémère le temps d’une goutte d’un instant où la rivière se lovant sur elle-même réfléchit où son courant l’emmène

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Nous voici au carrefour des chemins avec un aigle pour compagnon de jeux La montagne nous a pris notre orgueil et la faim se chargera du reste Il y a un bleu de rasoir et des mots qu’on ne prononce plus j’avance au cœur de l’air ma voix respire par intermittence on entend au loin une cloche les hommes sont proches, mais les chemins se croisent sans se voir la nuit nous devance dans ma poche un journal débat du paradis les hommes sont là pourtant les cheminées qui fument l’air puissant qu’on respire comme des oiseaux futurs on pourrait naviguer sur les voiles du temps

22 Où sommes-nous ? Dans le troisième millénaire et qu’avons nous appris de ces années passées à nous tuer puis à comprendre puis nous tuer ? La montagne imposante et sa toison d’alpages puis sa forêt et son museau de brume sous le soleil en vacances et le chemin paresseux qui redescendra vers les hommes et moi au carrefour des chemins. Le monde s’écrit tous les jours dans les horloges de la main et la vie s’endort chaque soir sans être sûre de rien et nous comme des enfants un peu vieux peut-être sans en savoir beaucoup plus que nos ancêtres on se met à rêver c’est une histoire sans fin jusqu’au bout de nous-mêmes.

Bernard

Chemin des étoiles (Bernard Gueit)
Tag(s) : #la mer en poésie, #Toulon, #le sable des dunes

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