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Avant d’être un sport, le rugby est un jeu qui met aux prises 30 joueurs sur un terrain presque aussi grand qu’un terrain de football, au cours de deux périodes de 40 minutes. Il fait appel à des qualités de force, d’adresse, de courage, de solidarité, d’intelligence et de lucidité.

Les 15 joueurs d’une équipe sont complémentaires .On distingue deux grandes familles : les avants (les « bourriques » comme on les appelle affectueusement) qui jouent les touches, les mêlées et les lignes arrière, la cavalerie, chargée d’attaquer. Le lien entre avants et arrières se fait par la charnière, la paire de demis, qui oriente le jeu.

Sur le papier, c’est aussi simple qu’un échiquier !

Le jeu a beaucoup changé depuis que nous allions avec le grand-père au mythique stade Mayol soutenir les « rouge et noir » du Rugby Club Toulonnais. A l’époque, les règles n’étaient pas les mêmes, l’essai ne valait que trois points. La touche était accordée, quelle que soit l’aire de jeu depuis laquelle le coup de pied avait été envoyé, il était interdit de faire l’ascenseur lors des touches. Le jeu, au début des années soixante n’était pas aussi moderne.

Voir un pilier en position de trois-quarts aile relevait de l’incongruité. Il y avait les fondamentaux : les avants fixent, secouent leurs adversaires en mêlée, et les demis écartent le jeu au large. Il y avait quelques figures simples comme l’ouverture directe sur l’arrière pour le drop, le troisième ligne aile se détachant de la mêlée, le demi donnant un coup de pied retourné ou encore l’arrière venant s’intercaler entre les trois-quarts. Et puis quelques inventions géniales comme la passe croisée des frères Boniface, l’un feintant une course dans un axe, puis donnant dans son dos le ballon à son frère qui prenait une course divergente, laissant l’équipe adverse encore sous le leurre de la première direction.

Mais à la fin des années soixante, comme si le rugby accompagnait l’évolution sociale, on vit un nouveau style avec des avants plus mobiles, une condition physique plus affûtée. Aujourd’hui après la période un peu pénible de l’évolution constante des règles, le jeu s’est stabilisé. Et il a gagné en ampleur, en style, en puissance, et en lecture.

L’après-midi au stade était quelque chose d’agréable, accompagnés par le doux soleil d’automne ou la pâle lumière de janvier. Toutes les grandes équipes défilaient, Dax et Albaladejo, le stade montois et les Boniface, Béziers avec Danos (il avait joué à Toulon tout comme Rancoule qui brillait à Lourdes), Agen avec Pierre Lacroix. Mais aussi le Racing de Paris avec Jacky Bouquet et Chalons sur Saône, le dernier des poules, qui avec le vétéran Michel Vannier avait battu le premier, le redoutable SU Agen de Zani, Sitjar et Razat.

A cette époque le speaker n’hésitait pas à la mi-temps à encourager tous les « amis sportifs » à consommer du Ricard et fumer des Gitanes, tant il était acquis que ces produits étaient la vraie distinction du sportif, du moment qu’ils étaient consommés entre amis. Le soir, selon que l’équipe avait gagné ou perdu, l’ambiance pour la semaine était donnée.

Plus tard, après qu'une partie de l’équipe toulonnaise fut partie à Nice en suivant André Herrero avant de revenir au bercail, les après matches captivèrent le port. Les joueurs, après la cérémonie officielle, se répandaient dans les bars innombrables de la darse et on buvait avec eux jusqu’à des heures indues, on parlait du rugby, mais aussi du monde, de la ville et de la vie.

Parce que le rugby est un jeu, il nous conservait la capacité de juger l’univers des adultes avec une âme d’enfant. Il nous apporte encore, malgré le business et l’argent roi, un peu de cette fraîcheur et de joie dans la vie.

1968 UNE FINALE HORS DU TEMPS

Reportée en raison des événements de mai 1968, la finale Toulon - lourdes se joua le 16 juin. Le FCL fut sacré malgré le match nul.

Ce fut un match hors du temps, déconnecté du reste de la saison, comme un repas refroidi et, qui plus est, non retransmis en direct à la télévision. Sous la pluie inattendue de Toulouse, le sort refusa en plus de choisir vraiment son camp, ce qui renforça l’impression de flou de cette conclusion tardive. Ce fut à peu près la seule influence des événements de mai 1968 sur le rugby français. Pour le reste, ils n’ont pas vraiment secoué le monde du rugby français, si ce n’est par la non-parution du Midi Olympique durant deux semaines. La vraie déflagration s’était produite à la fin de l’hiver avec le premier grand chelem du XV de France de Christian Carrère, et pour les amateurs de politique, la petite révolution de palais du mois de mars, quand le président de la FFR Marcel Batigne fut débarqué par ses propres colistiers, Albert Ferrasse et Guy Basquet. Mais l’esprit de mai ne souffla pas directement sur l’Ovalie. Pierre Villepreux et Jean Trillo, étudiants au Creps assistèrent bien à quelques réunions, mais ils étaient surtout pressés de passer leur diplôme de prof de gym. Le rugby amateur ne nourrissait pas son homme à l’époque, même quand on était international.

La tournée qui s’approche 

Et pourtant, la « chienlit » eut une répercussion, indirecte, mais puissante sur le championnat de France. Pendant vingt jours à peu près, on se demanda si la finale aurait bien lieu. Prévue le 25 mai, elle se tint finalement le 16 juin. Jamais on avait vu une remise du bouclier aussi tardive. La FFR avait repoussé le rendez-vous de semaine en semaine à cause des transports en grève et de la pénurie de carburant qui provoqua tant de queues aux stations-service. Mais elle voyait s’approcher la deuxième tournée des Bleus en Nouvelle-Zélande et craignait qu’aucun champion ne fut sacré d’ici là. Seules les deux guerres mondiales étaient parvenues à empêcher ce rendez-vous. Au milieu de ce maelström, deux équipes attendaient d’en découdre : deux écoles très différentes. Le FC Lourdes vivait son deuxième âge d’or, la jeune génération entraînée par Roger Martine avait gagné les Du-Manoir 66 et 67 et rêvait de ramener « son » Bouclier pour montrer ce qu’elle valait à la génération dorée des années 50, si exigeante. À ce rugby millimétré, plein de combinaisons autour du facétieux Gachassin, Toulon opposait la force de son pack et la botte de Bernard Labouré. On allait oublier la classe et l’efficacité du flanker, Christian Carrère, capitaine du XV de France victorieux, mais simple soldat en club. Mais surtout, deux grands timoniers se faisaient face, le troisième ligne lourdais Michel Crauste, 34 ans, déjà champion en 60 avec la vieille génération et le deuxième ligne André Herrero, 30 ans, privé cruellement du capitanat du XV de France l’été précédent. À Toulon, il cumulait les fonctions d’entraîneur et de joueur. La poignée de main des deux monstres sacrés avant le coup d’envoi avait un parfum de chanson de geste. Le Chevalier Bayard contre Pardaillan. 

Mais avant d’en arriver là, il avait fallu vivre trois semaines éprouvantes. Le troisième ligne lourdais Michel Hauser, gendre de Jean Prat et dévoreur d’espaces, nous avait confié ses souvenirs : « Il faisait très chaud… Autour de nous, c’était le chaos. Il se passait chaque jour quelque chose de nouveau. » Il était un élément central de cette usante veillée d’armes. Car il s’était blessé à une épaule et si la finale avait eu lieu à la date initiale, il n’aurait pas pu tenir sa place. Vraie tuile, car il était au cœur de toutes les combinaisons au soutien de ses trois-quarts. On imagine avec 50 ans de décalage l’irritation des Toulonnais d’autant plus que, on l’oublie souvent, ils avaient « subi » une semaine d’inactivité de plus que les Lourdais. Ceux-ci avaient au moins joué une demie de Du-Manoir le 19 mai, certes, le match où Hauser se blessa. Au passage, le report fit un héros malheureux, Claude Douat doublure de Hauser, sans les événements, il aurait peut-être été champion crampons aux pieds.

CRAUSTE - HERRERO : Bayard contre Pardaillan

Avec cinq semaines de chômage technique, les hommes de Herrero se vivaient vraiment en victimes car ils étaient en pleine bourre début mai. Leur parcours en phase finale témoignait c’est vrai, d’une impressionnante montée en puissance. En demie, contre le Narbonne des Spanghero (14-9), ils avaient impressionné. Un de leurs supporteurs avait écrit une lettre à Midi Olympique qui résume tout : « C’est de la folie de faire disputer une rencontre à quelques jours de l’été. Les Toulonnais qui avaient de grandes chances partent maintenant très handicapés. L’inaction et la chaleur pèseront. Lourdes, au pied des montagnes, est avantagé. »Noël Vadella, pilier gauche de légende, nous avait narrés naguère cet énervant surplace : « Nous étions en avance sur le plan de la préparation. Lucien Millereau nous avait programmés pour être en forme au bon moment. Tout a été décalé. » André Herrero avait fait son possible pour maintenir le « momentum » : « Ce n’était vraiment pas évident. J’avais varié au maximum les séances. Nous avions même monté le Mont Faron. » Sur le moment, il avait eu cette phrase qui nous fait aujourd’hui sourire : « Avec le beau temps, nos joueurs ont été tentés par les bains de mer, mais ils ont su se montrer raisonnables. » 

Les Lourdais aussi piaffaient d’impatience et ne se sentaient pas spécialement avantagés. « C’était terrible. Il faut comprendre que nous nous réunions en fin de semaine pour partir à Toulouse et là, nous apprenions que c’était reporté. Alors, on passait le samedi et le dimanche à s’entraîner. À part Michel Crauste, nous vivions notre première finale. Imaginez la tension, surtout à Lourdes, avec tous ces anciens », nous expliqua Jean Gachassin. Ah ! Ces fameux anciens Lourdais, les frères Prat… si exigeants avec leurs cadets. Étaient-ils des aiguillons ou des étouffeurs ? Et puis, dans un rugby où les joueurs ne s’entraînaient officiellement que deux fois par semaine les entraîneurs avaient finalement moins de prise sur leur effectif. Les joueurs les plus sérieux étaient ceux qui s’infligeaient des séances en solo, la différence se faisait là. En 2008, Michel Crauste avait réfuté l’idée que le retard avait avantagé les Lourdais : « Notre élan aussi avait été coupé. Nous avions quand même passé un 47 à 9 à La Voulte en quart de finale. Je crois que Toulon n’aurait pas résisté à cette dynamique. L’attente avait été très angoissante et cette tension s’est retrouvée en finale. »

Doublé de Latanne

Elle finit par se dérouler le 16 juin à Toulouse sous la pluie et sans retransmission télévisée en direct. Sortilège de cette année spéciale, et cauchemar de la FFR, Charles Durand siffla la fin sur un score de parité 6-6 et 9-9 à l’issue des prolongations. Comme si l’air du temps avait refusé de désigner un vainqueur et que si la tyrannie du résultat était une valeur bourgeoise. Lourdes avait été le plus brillant, il faut bien le reconnaître : « Nos styles étaient si différents. Nous, nous pratiquions encore le « 1 » avec recherche du décalage. Mais nous avions manqué deux essais tout faits », rappela Jean Gachassin. Côté Toulon, on parle encore d’une mêlée enfoncée très mal récompensée. Elle se serait probablement transformée en essai de nos jours. Le RCT dut se contenter des coups de pied de Labouré et d’Irastorza, le FCL avait marqué deux essais par l’ailier Jean-Pierre Latanne, employé de banque, dont la première fois sur une vraie « combi » à la lourdaise. « Nous connaissions le règlement. Alors, dans les dernières minutes, nous avions multiplié les dégagements directs en touche », poursuit Gachassin. La FFR avait opportunément changé les textes, plus question de match à rejouer comme en 25 et en 49. Cela tombait bien, il fallait coûte que coûte partir en Nouvelle-Zélande. Les essais eurent donc la primauté et Michel Crauste brandit le Bouclier. Les sévères censeurs lourdais n’allaient rien trouver à redire. Les Toulonnais ruminèrent leur frustration. André Herrero regretta, dit-on, de ne pas avoir fait jouer son frère Daniel en troisième ligne. Il avait un vrai pouvoir offensif, mais, pour quelques mois encore, on ne remplaçait pas encore les joueurs en cours de match.

Aux abords du Stadium, quelques bagarres éclatèrent entre supporters. Une compagnie de CRS surgit pour y mettre fin. Dans le contexte de l’époque, ces scènes pesèrent lourd. Georges Delpech, député et adjoint au maire de Toulouse soupira : « Ça va me coûter 1 500 voix. » Bien vu, une semaine plus tard, aux législatives, il fut emporté par la vague gaulliste. Le rugby eut donc ses petites manifs, ce n’était pas la rue Gay-Lussac, bien sûr, mais ce ne fut pas non plus les Bisounours : « Mais une semaine plus tard, nous sommes allés à Mayol jouer une sorte de revanche amicale. Et dans le train, nous avons rencontré des supporters toulonnais. Ils avaient passé la semaine en détention.»

Rugby naïf
Rugby naïf
Rugby naïf

UN DIMANCHE ROUGE ET NOIR

La mêlée rouge et noire enfonce le pack en blanc

elle est bien malmenée cette équipe agenaise l’équipe du président les joueurs au muguet de Mayol se destronchent le ballon fuse comme une gerbe de fleurs qu’on s’offre de l’un à l’autre et il la voit bien le trois-quart aile cette ligne d’essais qui recule à mesure qu’il avance 5 mètres 4 mètres 3 mètres l’arbitre siffle : en avant !

Mêlée leurs drapeaux se sont tus à 10 minutes de la fin c’est la mort qui tourne dans l’arène les supporters retiennent leurs souffles on entendrait les coeurs cogner dans les poitrines solidaires cette foule nouée si fort au destin de l’équipe est-ce-qu’elle y croit ?

Une fois de plus l’arbitre fait se relever les joueurs à genoux avant de s’enfoncer comme des mineurs sous terre les piliers regardent une dernière fois l’air libre l’autre terre promise s’ouvrir au delà des tribunes populaires sur la mer

9 à 9

le soleil ralentit sa course

ho hisse

9 à 9

Il rest huit minutes Pierre

huit petites minutes

pour inverser le cours de l’histoire

Oui Roger les voici

à huit minutes du bonheur

Lourdes Béziers

Tag(s) : #Billet, #Rugby

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