Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Elle avance à la rencontre du soleil

légère irrémédiable

son ombre est découpée dans la douceur

et dans la mort

Mais ses cheveux nagent dans la lumière

Et à l’envers des eaux usées

Elle remonte vers la pitié des hommes

Elle avance à la rencontre du soleil

Un vieux cerf-volant l’accompagne

Les gosses la suivent depuis la frontière

Elle marche à travers les ruines de son corps

On manipule son ombre derrière elle

On torture sa mémoire

Mais elle se reconstitue

Personne ne croit à son histoire

Pourtant le sel ne ment pas

Simplement on ne veut plus de ses larmes

Nous attendions un signe du soleil

Quelque chose qui nous dise :

Réveillez-vous

Reprenez votre marche en avant

Nous avions étendu nos corps de sable

Au bord de la mer

Et nous écoutions son histoire incroyable

Elle semblait venir de loin

Mais son accent était si proche du nôtre

Parfois sa voix même se confondait avec la nôtre

Elle nous demandait à peine de la croire

Peut-être même ce qu’elle aurait voulu

C’est qu’on lui dise

Tais-toi

Ne nous arrache plus les yeux

Mais non nous n’en avons pas eu le courage

Peut-être aurait-elle voulu qu’on la tue

Pour que son corps reste à jamais

Statue muette devant la mer

Non je ne suis pas le vrai visage des hommes

Je ne suis que le reflet de leur haine

Regardez ce qu’ils ont perdu

Dans mes yeux vous lirez leur peur

Que ma peur éloigne les bateaux du rivage

Que la vie jamais n’aborde à ces contrées !

Mais le plus souvent elle se taisait

Sa douleur nous était alors insupportable

La lune se voilait de noir

On entendait des cris terrifiants dans la mer

D’immenses poulpes aux yeux rouges surgissaient

Et l’écume ensanglantait les vagues

Alors elle se réveillait en sursaut

Parfois elle chantait avec une voix de petite fille

Nous ne la comprenions pas

Cela semblait une très ancienne chanson

Dans le groupe le musicien avait dit :

C’est une mère

Quel âge avait-elle ?

Nous ne nous étions même pas posé la question

Il nous suffisait

C’était une mère

Certainement à cause de la chanson

Dans notre groupe il n’y avait pas de femme

Celle-ci était une exception

Mais il nous semblait qu’elle était indispensable

Savait-elle ce qu’elle avait rejoint ?

Savions-nous nous autres

Ce qui nous avions rejoint ?

Notre mémoire était brûlée

Un petit tas d’os et de pierres au soleil

Que le sorcier tentait en vain de reconstituer

Les hommes riaient

De le voir faire ses incantations

Elle l’aidait parfois

À rassembler la mosaïque

Des souvenirs communs

Nous ne voulions plus nous attarder

À notre passé

Il nous brûlait la peau

Ce signe du soleil devait nous apaiser

Nous n’avions pas envie de savoir

Cette femme savait des choses terribles

Nous avions été intelligents

Nous avions su maîtriser des forces

Mais nous nous étions conduits comme des bêtes

Le soir accroupie à côté du feu

Elle hurlait comme une louve

Et les loups répondaient

Leurs cris me paraissaient presque humains

Dans le groupe j’étais le seul poète

Il y avait le musicien

Et celui qu’on appelait le sorcier

(Il était diplômé d’un tas d’écoles)

Et des ouvriers des paysans des fonctionnaires

Des gens simples

Qui nous avaient choisis pour survivre

Qui nous avaient condamnés

À témoigner

Ce que nous ne voulions pas

Ce que cette femme faisait

Tous les jours

Devant nous

Un jour le sorcier à force

De remuer les petits cailloux

Et les tas d’os de la mémoire

Vit une image

Et il enferma cette image dans une boite

Quand il nous la montra

Tout le monde reconnut une télévision

Pas à la boite

Mais aux images

On se voyait dedans comme dans un miroir

Cela nous fit beaucoup de mal

Cela ne nous aidait pas

Le sorcier haussa les épaules

Il cherchait à recoller des morceaux

C’est tout

Pas à faire mal

Il jeta la boite à la mer

Mais elle se débrouilla

Avant que la boite ne disparaisse

À recueillir une ou deux images mouillées

Qu’elle mit à sécher sur le sable

On y voyait un enfant

Et puis après c’était horrible

Personne ne pouvait regarder

Mais elle souriait à l’image

Elle ne voyait que l’enfant

Elle lui souriait

Avant de s’endormir

Nous eûmes la visite de Dieu

Le sorcier s’entretint plus d’une heure avec lui

Puis Dieu passa lentement parmi nous

En nous serrant la main

Les hommes restèrent indifférents

Deux joueurs ne levèrent même pas la tête

Quand il les salua

Il ne s’approcha pas d’elle

Mais il la regarda longtemps

Elle était nue

Elle contemplait le soleil

Il semblait désapprouver

Le sorcier le raccompagna

Puis resta silencieux

Le reste de la soirée

Elle attendait le signe du soleil

Le sorcier pensait qu’elle seule

Pourrait le déceler

Pour nous le signe c’était quelque chose comme

Un tremblement de tous les membres

Des perles de sueur sur le visage

Un sang qui s’accélère

Enfin une idée qui

Nous aurions transpercé le cerveau

Pour elle le signe

C’était avant tout quelque chose

Qui calme

Une fin tranquille presque heureuse

Pour la nourriture c’était simple

Il nous suffisait de ramasser les poissons morts

Que rejetaient les vagues sur le rivage

Ils étaient empoisonnés

Mais nous l’étions encore plus qu’eux

Et s’il y en avait eu un de vivant

Peut-être aurait-il représenté un danger pour nous

Mais elle disait ne pouvoir manger

Que des poissons vivants

Aussi ne mangeait-elle presque rien

Quelques mouches qu’elle gobait à la volée

En riant

Les mouches survivent toujours

On les voit partout sur les cadavres

Cadavre était un mot qui

Revenait souvent dans sa bouche

Nous savions

Qu’il s’était passé des choses terribles

Mais nous ne pouvions dire quoi

Surtout nous ignorions

Si nous en avions été les acteurs

Ou les victimes

C’est pourquoi le sorcier pensait

Que nous ne pourrions pas

Voir le signe du soleil

Elle s’appelait Hélène

C’est le nom que nous lui avions donné

Ça l’avait fait sourire

Parce que c’était le sien

Elle était la seule à connaître son nom

À la revoir je trouve

Qu’elle souriait souvent

Mais ce sourire ne chassait pas la douleur

Il la surmontait

Il flottait comme un reflet d’argent sur son visage

Puis semblait s’infiltrer à nouveau en elle

Comme le ruisselet dans la terre

Alors vint le signe du soleil

Nous n’y prîmes pas garde

Mais un matin

Chacun se leva et après s’être lentement habillé

Dit « Au revoir »

Le sorcier remit son costume

Le musicien emporta son instrument

Je rassemblai quelques papiers

Et chacun s’en alla

Pour revivre comme avant

Hélène avait disparu

Le signe l’avait avalée

Avant de partir M Andréas le sorcier ricana

« Jusqu’à la prochaine fois »

Ce poème n'a jamais trouvé d'éditeur ou de directeur de revue qui accepte de le publier. Ou, il aurait fallu le rendre plus "propre" à la consommation en lui rognant un peu les ailes, bon. Mon écriture est ainsi faite de phrases un peu longues, comme j'ai les cheveux noirs et les yeux verts.Je l'ai dit en public, ce poème, sur le toit de la cité radieuse, en compagnie des musiciens Raymond Boni et Claude Tchamitchian. Il en existe un témoignage enregistré que je ne retrouve pas. J'avais dit le texte trop vite. "Toujours cette peur qui veut qu'on en finisse", se moquait de nous gentiment Benedetto. Oui, on dit toujours les poèmes trop vite. Derrière chaque vers, il faudrait s'arrêter : "à la fin du vers, le poème s'arrête, la pièce s'arrête, le monde s'arrête" (toujours André Benedetto, sur le vieux port de Marseille, lors du premier festival "La mer parle")

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :