Elle avance à la rencontre du soleil
légère irrémédiable
son ombre est découpée dans la douceur
et dans la mort
Mais ses cheveux nagent dans la lumière
Et à l’envers des eaux usées
Elle remonte vers la pitié des hommes
Elle avance à la rencontre du soleil
Un vieux cerf-volant l’accompagne
Les gosses la suivent depuis la frontière
Elle marche à travers les ruines de son corps
On manipule son ombre derrière elle
On torture sa mémoire
Mais elle se reconstitue
Personne ne croit à son histoire
Pourtant le sel ne ment pas
Simplement on ne veut plus de ses larmes
Nous attendions un signe du soleil
Quelque chose qui nous dise :
Réveillez-vous
Reprenez votre marche en avant
Nous avions étendu nos corps de sable
Au bord de la mer
Et nous écoutions son histoire incroyable
Elle semblait venir de loin
Mais son accent était si proche du nôtre
Parfois sa voix même se confondait avec la nôtre
Elle nous demandait à peine de la croire
Peut-être même ce qu’elle aurait voulu
C’est qu’on lui dise
Tais-toi
Ne nous arrache plus les yeux
Mais non nous n’en avons pas eu le courage
Peut-être aurait-elle voulu qu’on la tue
Pour que son corps reste à jamais
Statue muette devant la mer
Non je ne suis pas le vrai visage des hommes
Je ne suis que le reflet de leur haine
Regardez ce qu’ils ont perdu
Dans mes yeux vous lirez leur peur
Que ma peur éloigne les bateaux du rivage
Que la vie jamais n’aborde à ces contrées !
Mais le plus souvent elle se taisait
Sa douleur nous était alors insupportable
La lune se voilait de noir
On entendait des cris terrifiants dans la mer
D’immenses poulpes aux yeux rouges surgissaient
Et l’écume ensanglantait les vagues
Alors elle se réveillait en sursaut
Parfois elle chantait avec une voix de petite fille
Nous ne la comprenions pas
Cela semblait une très ancienne chanson
Dans le groupe le musicien avait dit :
C’est une mère
Quel âge avait-elle ?
Nous ne nous étions même pas posé la question
Il nous suffisait
C’était une mère
Certainement à cause de la chanson
Dans notre groupe il n’y avait pas de femme
Celle-ci était une exception
Mais il nous semblait qu’elle était indispensable
Savait-elle ce qu’elle avait rejoint ?
Savions-nous nous autres
Ce qui nous avions rejoint ?
Notre mémoire était brûlée
Un petit tas d’os et de pierres au soleil
Que le sorcier tentait en vain de reconstituer
Les hommes riaient
De le voir faire ses incantations
Elle l’aidait parfois
À rassembler la mosaïque
Des souvenirs communs
Nous ne voulions plus nous attarder
À notre passé
Il nous brûlait la peau
Ce signe du soleil devait nous apaiser
Nous n’avions pas envie de savoir
Cette femme savait des choses terribles
Nous avions été intelligents
Nous avions su maîtriser des forces
Mais nous nous étions conduits comme des bêtes
Le soir accroupie à côté du feu
Elle hurlait comme une louve
Et les loups répondaient
Leurs cris me paraissaient presque humains
Dans le groupe j’étais le seul poète
Il y avait le musicien
Et celui qu’on appelait le sorcier
(Il était diplômé d’un tas d’écoles)
Et des ouvriers des paysans des fonctionnaires
Des gens simples
Qui nous avaient choisis pour survivre
Qui nous avaient condamnés
À témoigner
Ce que nous ne voulions pas
Ce que cette femme faisait
Tous les jours
Devant nous
Un jour le sorcier à force
De remuer les petits cailloux
Et les tas d’os de la mémoire
Vit une image
Et il enferma cette image dans une boite
Quand il nous la montra
Tout le monde reconnut une télévision
Pas à la boite
Mais aux images
On se voyait dedans comme dans un miroir
Cela nous fit beaucoup de mal
Cela ne nous aidait pas
Le sorcier haussa les épaules
Il cherchait à recoller des morceaux
C’est tout
Pas à faire mal
Il jeta la boite à la mer
Mais elle se débrouilla
Avant que la boite ne disparaisse
À recueillir une ou deux images mouillées
Qu’elle mit à sécher sur le sable
On y voyait un enfant
Et puis après c’était horrible
Personne ne pouvait regarder
Mais elle souriait à l’image
Elle ne voyait que l’enfant
Elle lui souriait
Avant de s’endormir
Nous eûmes la visite de Dieu
Le sorcier s’entretint plus d’une heure avec lui
Puis Dieu passa lentement parmi nous
En nous serrant la main
Les hommes restèrent indifférents
Deux joueurs ne levèrent même pas la tête
Quand il les salua
Il ne s’approcha pas d’elle
Mais il la regarda longtemps
Elle était nue
Elle contemplait le soleil
Il semblait désapprouver
Le sorcier le raccompagna
Puis resta silencieux
Le reste de la soirée
Elle attendait le signe du soleil
Le sorcier pensait qu’elle seule
Pourrait le déceler
Pour nous le signe c’était quelque chose comme
Un tremblement de tous les membres
Des perles de sueur sur le visage
Un sang qui s’accélère
Enfin une idée qui
Nous aurions transpercé le cerveau
Pour elle le signe
C’était avant tout quelque chose
Qui calme
Une fin tranquille presque heureuse
Pour la nourriture c’était simple
Il nous suffisait de ramasser les poissons morts
Que rejetaient les vagues sur le rivage
Ils étaient empoisonnés
Mais nous l’étions encore plus qu’eux
Et s’il y en avait eu un de vivant
Peut-être aurait-il représenté un danger pour nous
Mais elle disait ne pouvoir manger
Que des poissons vivants
Aussi ne mangeait-elle presque rien
Quelques mouches qu’elle gobait à la volée
En riant
Les mouches survivent toujours
On les voit partout sur les cadavres
Cadavre était un mot qui
Revenait souvent dans sa bouche
Nous savions
Qu’il s’était passé des choses terribles
Mais nous ne pouvions dire quoi
Surtout nous ignorions
Si nous en avions été les acteurs
Ou les victimes
C’est pourquoi le sorcier pensait
Que nous ne pourrions pas
Voir le signe du soleil
Elle s’appelait Hélène
C’est le nom que nous lui avions donné
Ça l’avait fait sourire
Parce que c’était le sien
Elle était la seule à connaître son nom
À la revoir je trouve
Qu’elle souriait souvent
Mais ce sourire ne chassait pas la douleur
Il la surmontait
Il flottait comme un reflet d’argent sur son visage
Puis semblait s’infiltrer à nouveau en elle
Comme le ruisselet dans la terre
Alors vint le signe du soleil
Nous n’y prîmes pas garde
Mais un matin
Chacun se leva et après s’être lentement habillé
Dit « Au revoir »
Le sorcier remit son costume
Le musicien emporta son instrument
Je rassemblai quelques papiers
Et chacun s’en alla
Pour revivre comme avant
Hélène avait disparu
Le signe l’avait avalée
Avant de partir M Andréas le sorcier ricana
« Jusqu’à la prochaine fois »
Ce poème n'a jamais trouvé d'éditeur ou de directeur de revue qui accepte de le publier. Ou, il aurait fallu le rendre plus "propre" à la consommation en lui rognant un peu les ailes, bon. Mon écriture est ainsi faite de phrases un peu longues, comme j'ai les cheveux noirs et les yeux verts.Je l'ai dit en public, ce poème, sur le toit de la cité radieuse, en compagnie des musiciens Raymond Boni et Claude Tchamitchian. Il en existe un témoignage enregistré que je ne retrouve pas. J'avais dit le texte trop vite. "Toujours cette peur qui veut qu'on en finisse", se moquait de nous gentiment Benedetto. Oui, on dit toujours les poèmes trop vite. Derrière chaque vers, il faudrait s'arrêter : "à la fin du vers, le poème s'arrête, la pièce s'arrête, le monde s'arrête" (toujours André Benedetto, sur le vieux port de Marseille, lors du premier festival "La mer parle")
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