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La tragédie de Dashiell Hammett

La tragédie de Dashiell Hammett
Dashiell Hammett (1894-1961) (©Granger NYC/Rue des Archives)

Jusqu'alors introuvables, voici enfin les nouvelles de l'auteur du "Faucon maltais", qui imposa le polar comme genre littéraire, et dont la vie fut un calvaire.

Il fuyait les téléphones, cherchait la nuit, était incapable de mentir, et ne pleurait que d'un oeil. Dashiell Hammett fut l'un des plus grands auteurs américains : il écrivit 5 romans et 65 nouvelles en une quinzaine d'années, puis fit silence. De 1934 jusqu'à sa mort en 1961, il ne publia plus rien. L'alcool, la tuberculose et la Commission des Activités antiaméricaines eurent raison de lui. Le sénateur McCarthy, qui questionna durement Hammett, se suicida peu après par l'alcool.

Fils d'un escroc vaguement politicien devenu juge, Dashiell Hammett part de chez lui à 14 ans, en 1908, pour mener la vie habituelle de bohème, surchauffée de causticité au bourbon, d'initiation à l'existence par la rue. Après avoir été coursier, employé des chemins de fer, clerc à la Bourse, il est engagé par l'agence Pinkerton, dont les détectives ont traqué Jesse James, Butch Cassidy et le premier serial killer des Etats-Unis, ironiquement nommé Holmes.

En 1921, Hammett participe à l'enquête sur le meurtre et le viol d'une mineure par Fatty Arbuckle, le comique le plus célèbre du moment. Il enchaîne avec la découverte d'un trafic d'or sur un paquebot et, pour finir, appréhende un homme qui a volé la Grande Roue de la foire de San Francisco (un exploit !). Il voit du sang, côtoie les crapules, est écoeuré par la corruption, cette rouille des âmes et des institutions. Il découvre que le bonheur est une illusion, et que le capitalisme américain est infâme. Quand Pinkerton est engagé pour briser des grèves, Hammett s'en va. Il se met à écrire.

Il publie des nouvelles dans «Black Mask», revue de quai de gare, où un style se forge, fait de violence, de simplicité, de vitesse. Hammett crée un héros, le Continental Op (le détective de l'agence Continental), qui n'a rien de commun avec les détectives chics et snobs qui l'ont précédé, type Hercule Poirot ou Miss Marple. Le Continental Op est petit, replet, et, surtout, c'est un prolo. Il observe, ne fait confiance qu'aux faits, ne livre rien de lui-même. Il n'a pas de loupe, de fume-cigarette, de parabellum, et ne rassemble pas ses personnages à la fin dans un salon pour leur dire: «Le coupable est parmi vous» - juste avant que la lumière ne s'éteigne.

Hammett enterre le roman à l'anglaise et lance un nouveau détective, Sam Spade, qui sera magnifiquement incarné par Humphrey Bogart. Entre la publication de «la Moisson rouge» (1929) et celle de «l'Introuvable» (1934), il s'écoule cinq ans. Le succès est là. «Le Faucon maltais» sera adapté trois fois au cinéma, et, le 22 novembre 1930, Hammett rencontre à Hollywood la femme de sa vie, Lillian Hellman. Celle-ci est laide, vive, ambitieuse, agressive, mondaine, acerbe. Trente et un ans plus tard, assise sur le lit où Hammett agonise, elle lui demande : «Je ne t'ai jamais eu pour moi, n'est-ce pas ?» Il ne répond pas. C'est bien dans sa manière.

En France, Hammett est publié dans les années 1930 dans la série «les Chefs-d'Oeuvre du roman d'aventures», chez Gallimard. Gide aime. En mars 1949, Marcel Duhamel reprend «la Clé de verre», dans une nouvelle traduction. C'est une révélation. Dès lors, les éditions se succèdent. La «Série noire» publie les romans.

Les nouvelles, elles, sont disséminées aux Editions Morgan, chez Presse-Pocket, chez Denoël («le Dixième Indice»), chez un mystérieux SFD Editeur, («Sam Spade»), en «Série noire» («le Sac de Couffignal»), en «10/18» («Histoires de détectives»). Mais pas question d'avoir une édition complète : Lillian Hellman, en veuve abusive, bloque tout et menace d'attaquer les transgresseurs.

Devenue une dramaturge célèbre avec des pièces comme «la Vipère» et «le Tumulte», elle redoute qu'on s'aperçoive qu'elle a vampirisé Hammett jusqu'à le stériliser. Car, peu après leur rencontre, il n'a plus rien écrit. En revanche, elle est devenue prolixe. Conclusion : les pièces et les livres de Hellman sont, en partie, dus à la plume de Hammett. Elle préférerait mourir - en 1984 que de laisser cette vérité filtrer.

En attendant, quelques copains parisiens sortent, à leurs risques et périls, une édition pirate de «la Femme dans l'ombre» (Sir Francis Drake Editeur, explication du SFD précédent), en 1980. Peu à peu, les droits deviennent accessibles. Aux Etats-Unis, la Library of America (l'équivalent de «la Pléiade» en France) intègre les oeuvres complètes de Hammett à son catalogue en 1999.

Lillian Hellman-Dashiell Hammett : ils s'aimaient, ils se détestaient. Elle le délesta de son talent, mais lui donna les moyens de vivre. «Je ne sais pas pourquoi nous étions ensemble», écrira-t-elle, précisant: «Je ne lui ai jamais demandé.» Ils ont vécu ensemble, se sont séparés, se sont recollés, se sont de nouveau séparés -ni sans toi ni avec toi.

Pendant la guerre, alors qu'il s'est engagé dans l'armée et qu'il est stationné aux Aléoutiennes, elle le soutient moralement. Au retour, quand les chasseurs de sorcières lui tombent dessus, elle est à ses côtés - par moments. Oui, Hammett a été compagnon de route des communistes; oui, il est président du Civil Rights Congress de New York; oui, il fréquente Frederick Vanderbilt (le copain de Marilyn Monroe), journaliste du «Daily Worker» et «mouscoutaire» enragé. Le magazine «Hollywood Life» de mars 1951 qualifie Hammett de «conspirateur rouge» et de «subversif très dangereux».

Convoqué par McCarthy, il se mure dans le silence. Il est condamné à six mois de prison, corvée de chiottes tous les jours. Lillian Hellman refuse de payer sa caution. Il sort plus malade que jamais: ses poumons sont en dentelle, et ses codétenus se demandent pourquoi diable un homme préfère aller en taule plutôt que de livrer les noms de ses camarades du Parti, des salauds de «reds». La raison, pourtant, est simple: dignité, encore. Les livres de Hammett sont bannis, ses droits d'auteur saisis, il est quasiment à la rue. Lillian Hellman, elle, se bat contre la Commission des Activités antiaméricaines avec des avocats haut de gamme. Elle craint d'être arrêtée par le FBI, file en Europe, revient, apparaît devant la Commission en costume Balmain et... est blanchie.

A quel prix ? Hammett, lui, commence un roman non policier intitulé «Tulip». Il ne le finira jamais. A peine a-t-il les yeux fermés que Lillian Hellman devient son exécutrice testamentaire, allant jusqu'à spolier Jo Hammett, la fille de l'écrivain (d'un premier mariage). Désormais, Hellman sera le pitbull des oeuvres de son homme. Elle écrit quatre tomes de Mémoires (dont «Scoundrel Time» et «Pentimento»), bourrés de mensonges, de contrevérités, de contes de fées. Elle réinvente la vérité, se dépeint en héroïne des temps modernes, va jusqu'à décrire par le menu une rencontre avec Hemingway, Hammett et Gustav Regler, le héros allemand de la guerre d'Espagne, au Stork Club en 1939. L'ennui, c'est que ni Hemingway ni Regler n'étaient à New York à cette époque.

La malédiction Hellman est enfin levée. Avec «Coups de feu dans la nuit», on peut tout lire. Il y a des nouvelles médiocres, d'autres formidables. Il y a surtout le style Hammett, sec comme un sarment, précis, net, coupant. Il a inventé, en littérature, la persistance du noir.

François Forestier

Dashiell Hammet
Dashiell Hammet
Dashiell Hammet
Dashiell Hammet
Dashiell Hammet

Amateur de musique rock, Daniel Théron écrit des critiques de disques, dont certaines seront publiées dans le mensuel Rock & Folk. À la fin des années 1960, il se lance dans une carrière d’auteur-compositeur-interprète sous le nom de Melmoth. Son premier album, La Devanture des ivresses, est récompensé par le grand prix de l'académie Charles-Cros en 1969. Il adopte ensuite le pseudonyme de Dashiell Hedayat, en hommage à l'écrivain de romans policiers Dashiell Hammett et à l'écrivain iranien Sadegh Hedayat, et publie en 1971 l'album Obsolete, enregistré avec le groupe Gong.

Tag(s) : #Policier, #Littérarure américaine

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