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J’ai toujours repoussé le moment de lire Marina Tsvétaïéva, comme si je savais à l’avance qu’il y avait risque de s’y brûler, de succomber à ce « saut latéral » qu’elle projetterait sur nous, comme l’a dit René Char. Alors j’attends et en attendant, les poésies complètes de Blaise Cendrars sont une belle compagnie, et non sans connexion avec l’incandescente poétesse russe.

Ces poèmes sont pourtant d’un autre siècle, ils ont 100 ans et malgré cela, leur modernité est intacte. Pourquoi certaines œuvres ne vieillissent pas ? Comme celle de Baudelaire, de Rimbaud, de Villon ou de Cendrars ? Parce qu’elles sont absolument de leur temps. Elles résistent à l’épreuve des ans car elles extraient et concentrent le tempo de leur époque qui parle à n’importe quel lecteur ou amateur, quelques centaines d’années plus tard.

Avant de lire Cendrars, j’avais lu Apollinaire. Le poème « Zone » dans le recueil Alcools m’avait frappé par sa forme, sa musicalité, son phrasé proche de la prose et le rythme. Voilà un poète moderne : du son, une ville, du bruit, le monde qui défile, des lumières. Et sur ce fond qui ne sert que de décor pour créer la tension « l’attention », toute la question humaine : l’amour, la solitude, Dieu, la quête existentielle. Mais je n’avais pas encore lu Cendrars : ce fut une révélation.

Même avant la « prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France » qui nous ramène à toute vapeur vers Marina, l’extraordinaire récit poétique que constitue « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles » m’avait fait quitter le port de mes lectures classiques .Mon bon professeur de première, s’il m’a fait aimer les lettres, ne voyait rien d’important s’être passé après Lamartine qu’il considérait comme le plus grand de tous les temps. J’avais compris qu’il se passait là quelque chose d’autre en terme d’enjeu et s’il ne faut surtout pas arrêter la poésie à Cendrars, on peut admettre qu’il fut un précurseur et un accélérateur de la poésie du 20ème siècle. Ainsi pour Cendrars la vie et la poésie n’étaient pas si loin. Il adoptait le style rapide, pas débraillé, mais raccourci, fonçant à toute vitesse vers l’essentiel. »Du monde entier au cœur du monde », Blaise, poète de la mondialisation, marqué par la guerre qu’il fit et qui le transforma en écrivain de la main gauche, écrivit son œuvre de poète entre 1912 et 1924. Il abandonna le genre pour écrire des romans, des histoires, et de nombreux articles dans la presse. Une œuvre complète de poésie en 300 pages et tout y est. Poèmes qui disent la mélancolie, l’attente, le désarroi et la beauté des villes, la nostalgie des ports, la jubilation de l’amour, l’optimisme de la nature et même, l’espièglerie des ouistitis. Poèmes qui emploient les mots de l’époque, derrière lesquels on entend son rythme saccadé, ses explosions, ses angoisses et ses merveilles modernes.

J’avais amené les poésies complètes de B.C dans un voyage en train de nuit vers Berlin. Bercé par les secousses des vieux wagons de la Deutsch Bahn, on relit et on se refait le film de la prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France « Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur, Dis Blaise, sommes-nous si loin de Montmartre ? ». Les trains roulent vite maintenant, on a du mal à apercevoir les bouts de villes, de villages, les tranches de vie qui défilent, comme on pouvait encore les voir il y a trente cinq ans, lorsque rentrant de Lorraine, on admirait dans la nuit les feux des hauts-fourneaux imprimant l’image de l’activité industrielle sur les tempes de notre sommeil.

Mais cette poésie qui se déroule en nous nous maintient éveillé malgré la fatigue.Elle nous éclaire.C’est une vraie poésie de voyageur au sens où la vie est un voyage et où il nous faut toujours partir. « Quand tu aimes il faut partir.. »

Le train arrive lentement à Berlin Hauptbahnof. La gare est une immense cathédrale de verre où les trains se croisent à angle droit sur plusieurs niveaux. Il y a des départs pour Prague, pour Budapest, pour Amsterdam, pour Kiev.Nous prendons une correspondance pour Görlitz via Cottbus.

« Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues, le train retombe sur ses roues, le train retombe toujours sur toutes ses roues. »

Ainsi Blaise interrompit sa production de poèmes en 1924 et ses œuvres complètes de poésie ne furent éditées qu’en mai 1944 (nouvelle édition revue et corrigée en 1947)

BLAISE CENDRARS

Du monde entier au cœur du monde

Poésies complètes

Préface de Paul Morand

Edition établie par Claude Leroy

Nrf Gallimard

ISBN-2-07-031899-0

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

 

 

II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime

Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Blaise Cendrars, poète
Tag(s) : #Blaise Cendrars, #Prose du transsibérien
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