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A KHALED al-ASSAAD, Monsieur Palmyre

Alors si tu veux être utile, apporter ton geste à l’édifice, sors dans la rue. Va jusqu’au premier carrefour des vents et des ruines et là verse quelques paroles. Mêle ton chant à la pluie des âmes. Raconte récite et si tu ne peux plus parler,

écris avec tes doigts de craie. Dessine sur le trottoir quelque éléphant rose ou une vierge à l’enfant ou encore ton propre masque, celui que tu montres aux hommes pour qu’ils t’appellent Homme et non pas chose ou marchandise ou matricule.

Et si écrire ou dessiner tu ne sais pas, alors admire seulement la pluie qui tombe. Compte les gouttes comme autant de secondes de bonheur et imagine ce que serait le monde sans la pluie bienfaisante : un monde sans cœur. Puis reviens doucement chez toi en ramenant du carrefour ces voix ces silhouettes floutées comme des aquarelles et réfléchis.

Si tu veux être utile, note tes pensées au jour le jour sur un petit cahier à spirales. Décris, évoque, mentionne, relate. Prends le pouls de ton époque en l’accordant au tien. Ecoute la rumeur et si comme moi tu cherches le logiciel du monde, va au-devant de lui. Parcours la ville à pied jusqu’aux derniers remparts. Décrypte les écritures sur les murs et si tu ne peux plus marcher,

couche-toi près du fleuve (le Tigre ou l’Euphrate feront l’affaire ou encore l’Argens ou bien l’eau qui ruisselle sur les bords du trottoir). Couche- toi sur la rive exposée au soleil et passe à cet endroit l’après-midi d’un faune. Déclame lui des poèmes et laisse tes pensées accompagner son courant sans réfléchir. Va jusqu’à la mer et acclame le soleil qui se noie dans la toile d’un peintre.

Puis lève- toi pour accueillir la nuit qui fait de toi une ombre mélangeant sur la route les morts et les vivants, qui te fournit un alibi.
-Vous n’étiez pas chez vous, hier soir ? –Non je m’étais donné à la nuit.
Les poings dans ton paletot, tu t’avances au bord du noir. Allume ta cigarette, tu y verras plus clair et si tu n’as plus de clope,

alors chasse la nuit d’un seul coup en soufflant dans tes mains. Reprends pied dans le cours animé de la ville. Lis les noms des rues sur les plaques et s’il y a des poètes, alors cherche leurs livres partout sur les quais les vide greniers les débarras et s’il y a des savants, alors apprends par cœur toutes leurs formules surtout s’ils sont grecs ou arabes et s’il n’y a que des gens comme toi et moi, apprends d’eux leurs mots leurs expressions leurs manies. Essaye d’imiter leurs voix. Partage les chemins qu’ils ont pu emprunter, les paysages qu’ils ont admirés, les gens qu’ils ont aimés.

Et si tu ne sais pas lire, observe la couleur des lettres, la forme des mots, l’aspect des rues qui portent leur nom et à partir de là recrée leur existence à ta façon. Imagine sans restriction aucune ce que leur vie avait pu être. Réanime-les. Fais les revenir parmi nous. On a besoin de tout le monde et parfois encore plus des morts que des vivants (sous réserve que tous aient décidé de vivre).

Et puis et puis, il y a le grand monde à découvrir : les mers, les océans, les très hautes montagnes et pour cela tu peux prendre le train du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Tu verras passer les paysages à la fenêtre sans bouger à condition que le train n’aille pas trop vite et que ton œil soit reposé. Ce sera « Moscou la ville des mille et trois clochers et des sept gares » ou une petite ville du Doubs ou du Jura. Et sur le quai il y aura des gens heureux de se revoir, d’autres moins quand sonne l’heure du départ, des amoureux qui ne peuvent lâcher leurs mains et toujours le même chien qui semble chercher son maître. Alors peut-être prendras- tu une photographie de tout ça et si tu as l’œil, on entendra le souffle ancien de la locomotive sur ta photo et quelqu’un jurera plus tard que c’est la vie.

Et puis, en sortant, tu trouveras l’avenue de la gare bordée d’arbres dont il te faudra décider le nom comme un indice de ton passage sur terre : palmiers, platanes, tilleuls, sorbiers. A leur évocation on te reconnaîtra et on saura que, toi aussi, tu as sans doute arpenté le boulevard d’Athènes, l’avenue Vauban ou la rue du départ en d’autres temps. Et que ce jour- là, tu as été utile au monde car si tu ne l’avais pas fait qui d’autre aurait pu le faire ? Qui aurait voulu être ce piéton écrivant avec ses pieds dans l’espace le poème que nous connaissons tous ?

Alors tu pourras t’asseoir dans un café en songeant à « tous ces bateaux qui viennent du bout du monde » à leurs marins pas très bien payés (quand ils le sont) à ceux qui se cachent à bord pour échapper (et ce n’est même pas sûr) à une mort certaine et tu entendras leurs sirènes qui annoncent déjà leurs poulies, leurs coques rouillées jusqu’à l’os, le poids de la mer sur leurs flancs et tu penseras à Louis Brauquier que t’a fait connaître Gorelli le poète marseillais.

Alors tu applaudiras les mécaniciens de la famille car tu leur reconnaîtras cette science utile de la vapeur, de l’huile, du diesel, des moteurs surpuissants, cette capacité à faire bouger la tonne comme une plume, cette énergie communicative à tout le navire à tout le port jusqu’aux docks aux bassins la vieille et la nouvelle darse, les quais, les bistrots et les filles. Et tu donneras autour de toi cette énergie.

Mais si ton pied n’est pas marin, si les mouettes te gavent, va rejoindre le glacier en été. Tu croiras que la neige est bleue. Tu feras l’ascension doucement en longeant le torrent qui dévale à toute allure vers le fond de la vallée. « Ton silence sera ta santé ». Ta reconnaissance ira au paysage et si au fond du sac, il ne reste qu’un mot : ce sera réconciliation.

Ah si tu n’es pas trop fatigué par ta course, une fois redescendu, tu pourras visiter les églises baroques et depuis le banc de bois admirer les retables. Réforme, contre-réforme, schisme, dogme sont des histoires de religion. Mais les œuvres sont là dans leur magnificence. Le marbre, l’or, et les peintures et tu aimeras aussi le bouquet de fleurs de montagne déposé discrètement au pied de la statue de Notre Dame des Champs.

La vie des hommes est bien difficile à saisir dans la main dans la tête ou dans le cœur. Mais si c’est difficile et si t’as le bourdon, roule tes ennuis en boule dans un sac et pars en stop à la recherche de Kerouac et de son âme bretonne de vagabond et sur la route, si jamais tu t’y trouves, relis les meilleurs passages du livre ou écris-les toi-même en compagnie des étoiles. Cesse de souffrir dans le vertige du temps qui passe. Fais toi tirer les cartes, lire les lignes de la main et termine le poème par un bon whisky à la santé de Dylan Thomas.

Dans la minuscule chambre d’hôtel à l’heure délicieuse où la veille et le sommeil se disputent, tu convoqueras sous tes paupières les images des tableaux des plus grands maîtres, les sculptures, les installations, la peinture de Dominique Oriata Tron et si tu n’as jamais entendu parler de ces artistes,
tu peux aussi bien t’asseoir au coin des 4 rues et signer ce que tu vois de ton nom précédé de la mention « vu et approuvé » car il est des jours où seul le réel est notre allié.

Tu laisseras la guitare flamenco envahir tes veines. Tu frapperas le rythme de tes mains enflammées et à Grenade, tu interrompras la scène de la Mort où le poète se fait piéger tous les soirs. Tu n’écriras plus que debout, face à la mer. Tu mettras des chevaux dans tes poèmes et tu danseras au milieu des taureaux sauvages dans les arènes de la chambre. Mais si tu ne sais pas danser et que les taureaux te font peur, tu pourras, une dernière fois, racheter le sang versé d’un verre de rouge au Café des Amis.

Et ainsi, chaque geste de ta conscience, chaque mot qui te vient à la bouche, chaque vision qui attire ton regard fait sens. Est un hommage de notre part à ce qui nous dépasse un peu. Sans que nous sachions pourquoi, sans que nous l’ayons voulu ou désiré, cela existe. C’est un bouquet de fleurs sur notre enveloppe de vivant.

Un soir, tu ne pouvais dormir, les cloches sonnaient les heures. La chouette délivrait ses présages à la nuit : pourvu qu’elle se trompe ! Bien éveillé devant la lucarne, tu étais attiré par la voie lactée. Le ciel dérive pendant ce temps. Mon Dieu, la terre tourne ! La vérité est révolutionnaire.

Une autre fois, c’est toi qui ne voulais pas dormir. Les yeux grand-ouverts, tu luttais contre le sommeil et le coma de l’ignorance. Tu essayais de contrôler les battements de ton cœur, d’apaiser le rythme de ta respiration. Tu avais l’impression que le grand cadran du monde voulait s’aligner sur ton horloge interne. Le jour commençait à poindre par les persiennes. Tu faisais provision de fatigue comme si tu pressentais que tu en aurais besoin pour un assaut final. Le jour insiste à travers les persiennes. Quand tu ouvres les fenêtres, c’est l’été.

Et si tu veux vraiment être utile, accueille cet été naissant dans un jardin, au milieu des temples et des statues grecques, et parle à l’oreille de la belle jeune fille qui retrousse le marbre de sa robe, découvrant un pied léger comme une rose, elle qui danse tout le jour dans la plus belle salle du musée. Donne lui la clé de ton message et qu’elle se mette en route-vite avant qu’il soit trop tard- qu’elle réveille ses compagnes au Louvre, au Pergamon, au grand musée d’Athènes, au British, à Marseille qu’elle prévienne les cités antiques englouties et tous les compagnons aussi, grecs ou romains peu importe, qu’ils viennent et même les prisonniers de Michel-Ange s’ils peuvent se libérer (tant pis qu’ils viennent avec leur bloc de marbre !) et tous ceux qui le peuvent quelles que soient les époques jusqu’aux dogs de Jeff Koons, tout ce qui porte sur lui une vision de l’homme, une part de sa beauté et de son infortune, tout ce qui le grandit et le rend fréquentable. Approchez les statues, votre pauvre cœur de pierre va pleurer. Ecoutez ce message : le pire est à Palmyre. Votre père est mort. On a tué Khaled al-Assaad, Monsieur Palmyre et on a voulu vous tuer aussi. Mais vous ne mourrez pas et lui non plus car vous êtes la preuve que l’Esprit vit toujours dans le marbre quand la mort pourrira leurs épées.

Bernard Gueit
28 août 2015

La belle jeune fille

La belle jeune fille

Le poème enregistré sur des musiques et des sons préexistants

Tag(s) : #Poème

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