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Voici le commentaire de Michèle Tillard dans sa thèse pour obtenir le grade de Docteur ès Lettres intitulée "La poésie contemporaine dans la Sarthe de 1985 à 2000" présentée et soutenue publiquement le 11 février 2005 :

"Bernard Gueit fut le complice de Gorelli dans l’aventure du groupe et de la revue « PAROLE » ; il fut aussi écrivain pour lui-même ; il publia des textes dans de nombreuses revues, telles que Chorus en 1970, Parole en 1982, Poésie au beau milieu du monde, ouvrage collectif, paru en 1984, Images du futur, Poésie 1 n° 134, Vagabondages, Cortex de nuit ou Absinthe ; il fut lauréat « poésie » du forum de l’écriture 1995 pour Ils dorment debout à haute voix, publié en janvier de la même année.

Court recueil ou long poème ? Ils dorment debout à haute voix[ a été publié en 1995 à deux cents exemplaires chez un micro-éditeur TraumFabriK Editions, situé à Sainte Gemmes sur Loire.(ndlr : un grand merci à Francis Krembel et Jeanne pour ce beau travail)

L’ouvrage se présente comme une suite de 161 vers répartis sur treize pages.

La structure des vers est presque toujours identique : « ils » + verbe + complément (d’objet direct ou indirect, ou circonstanciel) : « ils marchent sur les nuages » « ils tutoient l’enfer » « ils couchent avec la peur »…

On trouve également deux variantes : « Leurs + nom + verbe + complément », ou « leurs + nom + verbe être + attribut », par exemple : « leurs visages s’entassent dans la mer » « leur sommeil s’enfonce dans un lac » « leur lumière est cohérente »

et « nom + verbe + leur + nom » : « des mirages tatouent leur peau » « on greffe leurs veines sur les saisons » « une autoroute traverse leurs voix ».

Cette structure produit un certain rythme, assez régulier. Si l’on prend trois pages au hasard (pages 7, 11 et 16), on constate que sur les 37 vers considérés, un seul compte 5 syllabes, deux en comptent six, deux sont des heptasyllabes, onze des octosyllabes, quinze des ennéasyllabes, et cinq des décasyllabes. On remarque la très forte prédominance des vers de huit et neuf syllabes, ces derniers étant largement majoritaires (40,5 %) ; les vers impairs représentent d’ailleurs la plus grosse part de l’ensemble : 48,6%. On peut se souvenir de l’injonction de Verlaine :

"De la musique avant toute chose Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose."

Les vers sont donc libres, non rimés, hétérométriques, mais avec une amplitude assez faible (5 à 10 syllabes) et une forte prédominance d'octo-et-ennéasyllabes.

L'impression de régularité est renforcée par la répétition des mêmes mots, notamment l'anaphore de "ils". On a bien affaire à une litanie, tentation permanente de la poésie contemporaine, de Liberté d'Eluard à la poésie sonore.

Toujours décrits à travers leurs actions, jamais nommés, "ils" est un personnage collectif, tantôt dénoncé, tantôt célébré, toujours ambigu.

La dénonciation occupe une quarantaine de vers environ. Que reproche-t-on à "ils" ?

Ils ne savent pas vivre : "ils ne sauront pas où ils vont" (V.4) ;"ils ne respirent pas" (V.14.) ; " ils tuent le temps " (V.15) ; "ils vivent les yeux fermés/à portée de voix de la mort" (V23.24) ; "que font-ils de leurs corps ? " (V.67) ; "ils inventent la douleur " (V.68) ; "ils meurent de vivre et vivent de mourir " (V73-74)...

Leur vénalité, leur cupidité choque : "ils fabriquent leur argent "(V;21) ; "ils vendent leur sang" (V.27) : "ils brillent sans partager "(V.72) ; "ils cumulent l'or et l'argent " (V.106); "ils se vendent au temps qui passe" (V.110)

Ils vivent avec la nature des relations violentes et sans harmonie :"ils tutoient l'enfer", "ils saignent le soleil"(V.17) ; "leur ciel est une bombe"(V.22) (...)

Enfin sont-ils bourreaux ou victimes ? "ils couchent avec la peur" (V.20), "ils sacrifient leurs filles" (V25), "ils boivent l'alcool de la dictature" (V46), "ils anoblissent les pouvoirs/ils se recueillent devant la force"(V.87/88), "ils se taisent devant les horreurs" (V.94)...

On pourrait penser à une dénonciation sans concession des hommes d'aujourd'hui, enfermés dans leur solitude et leur égoïsme, lâches devant la violence et violents avec les faibles; mais la célébration, qui occupe une soixantaine de vers-un peu plus donc, que la dénonciation-répond presque terme à terme à chacun de ces propos.

Ils savent vivre : "ils épousent les villes nouvelles" (V.11), "ils composent des voiles dans le vent" (V.40) ; "ils approchent les mystères du jour" (V.75), "leur âme est un dessin d'enfant" (V.76) (...)

Ils sont généreux : "ils cultivent l'amour en fleurs", "ils arrosent le rire" (V124) (...)

Ils résistent à l'oppression : "ils se battent contre des géants" (V.44), "les drapeaux noirs déchirent leurs coeurs" (V.52).

Ils vivent dans une harmonie cosmique avec la nature : "ils inspirent les vague de la mer" , "leurs chevaux nagent dans les étoiles" (...) et un long passage ininterrompu des vers 127 à 147.

Ces "ils" seraient donc à la fois des êtres mécaniques, inconscients d'eux-mêmes, et des sortes de démiurges créant le monde ? Des êtres d'amour et de mémoire, et des bourreaux ? Mais s'agit-il bien d'une image de l'humanité ?

La fin du poème complique encore cette identification, car si l'on pouvait songer à un portrait de l'humanité entière-dont le poète, qui regarde de très loin ou de très haut, s'exclurait - le "nous" qui apparaît dans les derniers vers contredit cette interprétation.

"Ils crient avec leurs voix de feux Aspirant le ciel de l'Eté La forêt équatoriale Le grand silence pourrissant de nos banlieues de liane Ils lancent vers le ciel des planètes qui ne retombent pas Ils vivent l'espace d'un voyage Comme nous tous Comme la libellule Et l'éphémère qui s'ennuient à mourir L'éternité leur vient avec le temps." (Vers 150-161)

Le vers 158 est sans ambiguïté :"comme nous tous" suppose que l'on a isolé un groupe qui s'oppose à la communauté des hommes, et que l'on contemple de loin, avec des sentiments de crainte, de désapprobation parfois, d'admiration souvent. Rien dans le poème ne permet de lever cette incertitude, qui débouche sur une autre question, plus troublante encore : qui sommes-nous ?"

Extrait de la thèse de Michèle Tillard

ISBN : 2-284-05145-6

Ils dorment debout à haute voix
Ils dorment debout à haute voix
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