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Boris Pasternak, ma soeur la vie

 

 

Lettres de Boris Pasternak à Jacqueline de Proyart

Jacqueline de Proyart, amie et représentante de Boris Pasternak en France, fut chargée de la traduction du Docteur Jivago aux côtés de Michel Aucouturier, Louis Martinez et Hélène Peltier-Zamoyska. Ces lettres ont été écrites en français, « pour compliquer la tâche de la censure », selon l'expression de Pasternak.

8 mai 1958

« Chère Jacqueline, comment êtes-vous ? Qu'est-il devenu de vos espérances, de vos attentes. J'ai une peur superstitieuse de vous en interroger. Non que je ne fusse assez sûr de vous, de votre bonne étoile. Mais je ne suis pas suffisamment certain de ma propre main heureuse pour vous poser ces questions pleines de fraîche importance et de vie. Calmez-moi donc le plus vite possible, trouvez-en les moyens. Entre autres : plusieurs personnes, inflammées par les articles étrangers décrivant notre maison de campagne, y ont puisé mon adresse rurale simplifiée à l'extrême (Peredelkino près de Moscou, URSS, à moi, et rien de plus) et toutes les incongruités d'admiration, tous les écoulements des âmes très hautes parfois, qui vont, surtout de la France et de l'Allemagne occidentale à l'aide de cette désignation du lieu, arrivent heureusement sans aucune perte ou avec une moins grande que par l'intermédiaire de l'Union des Écrivains ou par l'adresse déployée de la ville. Peut-être, à l'égard de la poste, l'obscure dénomination rustique m'est plus favorable que n'est pour moi celle de la capitale retentissante. Essayez de l'utiliser et communiquez cette géographie perdue à Hélène [Peltier- Zamoyska] et à tous qui s'y intéressent. Ne traduisez même pas les lignes sur l'enveloppe en russe. La brièveté de l'adresse est utile au contenu. Mettez là-dedans sans réserve tous ce que vous voulez.

Est-il vrai que Pantheon Books et Collins ont déjà fait paraître le livre ? Je ne le crois pas. Où a-t-on pris cela ? Pourquoi les projets russes (avec Mouton etc.) ne se meuvent pas ? Est-ce Feltrinelli (ou quelque autre chose) qui supprime ces calculs et qui empêche qu'ils bougent ? Tenez compte de ce que l'adresse de Peredelkino est apparue bonne à toutes les expéditions de poste même pour les paquets et les colis postaux. Ainsi, quand le jour venu, Gallimard aura la libéralité de vous fournir des trois exemplaires du roman pour moi, envoyez-les dans trois directions. Un livre à l'adresse de Lavrouchinsky per. L'autre par l'Union des Écrivains, Moscou G 69 (le Γ russe autrement dit G) Oulitsa Vorovskogo 52, Innostrannoï Kommissii pour moi, et le troisième : B. Pasternak URSS Peredelkino près de Moscou [les instructions données ici furent suivies, mais ces différents exemplaires n'atteignirent jamais leur auteur]. »

Extrait de Lettres à mes amies française (1956-1960), Gallimard, 1994, pp. 92-93.

 
 

18 août 1958

« Hier G[érard] Fr[émy] m'a transmis les deux livres [les éditions françaises d'Essai d'autobiographie et du Docteur Jivago, parues respectivement les 19 et 26 juin 1958 dans la collection « Du Monde entier »]. C'était la première fois que je les ai vus. Jacqueline, mon bon génie, mon ange gardien, c'est vous qui avez pris soin de cela ! Quelle joie ! Comme je vous suis obligé pour toute ma vie ! [...] Voilà deux heures que je passe du roman à l'essai, et que je retourne de l'un à l'autre. Qui a traduit l'autobiographie ? Je me suis mis à pleurer de transport et à chaque définition, chaque formule. Quelle transparence ! Comme tout est rendu et rédigé ! Quel plaisir que de suivre le pas de l'exposé, simple, calme, naturel ! Et la même qualité renversante ou encore plus haute dans la langue du roman ! Quel style, quel rythme ! Est-ce une syntaxe, un mode littéraire ? Non c'est une procession des choses passées réellement, la marche des années, des amours, des désastres, lente, grave, mesurée (et on tourne les pages), sainte, solennelle. Ô mes chers, ô mes chers ! Et je pleure et pleure. Quelle est la traduction ? Y suis-je un juge admissible ? Nullement.

Pour moi elle est exactement telle que je pus me désirer, que je n'osai pas rêver et attendre. C'est à Hélène [Peltier- Zamoyska], je crois, que j'avais dit : simplifiez, s'il vous plaît, s'il est impossible de garder la nuance, l'intonation originaux. Mais, prenez garde, ne conférez pas au texte de Beautés additionnelles. Il vaut mieux d'en couper et d'omettre les difficultés. Mais, en tant que je ne n'ai pas le droit d'y prononcer de jugements, mon opinion de la traduction ne vaut pas beaucoup. Nous avons une évaluation bien plus compétente et objective. Mon exemplaire du livre porte le chiffre de la neuvième (pendant 1 mois !) édition. Ce numéro d'ordre est la note d'examen mise pour la traduction par les examinateurs les plus exigeants, par la vie, par la France et ses lecteurs. Et cette note dit que la traduction est sublime, car de quels autres moyens sinon par les attraits de votre beau travail les pourrait-on contraindre de chercher d'acheter et de lire le livre ?... »

Extrait de Lettres à mes amies française (1956-1960), Gallimard, 1994, pp. 117-118.

 
 

© Éditions Gallimard

 

Anniversaire de la mort de Boris Pasternak: sa fille se souvient

INTERVIEW - Il y a cinquante-six ans jour pour jour, disparaissait le grand poète et écrivain soviétique. Irina Emélianova, fille d'Olga Ivinskaïa, muse et compagne de Pasternak, se remémore ses treize ans passés aux côtés de l'auteur du Docteur Jivago, son père spirituel.

Par Junzhi Zheng
Irina Emélianova à propos de Boris Pasternak: «Leur rencontre a eu lieu en octobre 1946. Pour elle, c'est un Dieu vivant. On lui a présenté comme une «admiratrice.» Et l'auteur de Docteur Jivago de répondre: «C'est étonnant que je puisse encore avoir des admiratrices».
Irina Emélianova à propos de Boris Pasternak: «Leur rencontre a eu lieu en octobre 1946. Pour elle, c'est un Dieu vivant. On lui a présenté comme une «admiratrice.» Et l'auteur de Docteur Jivago de répondre: «C'est étonnant que je puisse encore avoir des admiratrices».

LE FIGARO - Dans quelles circonstances votre mère et Boris Pasternak se sont rencontrés?

Irina EMÉLIANOVA - La rencontre a eu lieu en octobre 1946, dans la rédaction de la revue littéraire Novy Mir, où ma mère travaillait depuis peu. Le célèbre poète y dépose la première partie du Docteur Jivago. Grande lectrice de poésie, ma mère a déjà vu Pasternak lire ses œuvres en public, mais ne l'a jamais rencontré personnellement. Pour elle, c'est un Dieu vivant. On la lui présente comme une «admiratrice». «C'est étonnant que je puisse encore avoir des admiratrices», plaisante Pasternak, flatté et séduit. Le lendemain, ma mère découvre cinq livres sur son bureau, ses premiers cadeaux. Leur histoire d'amour commence véritablement début janvier 1947, il lui dit alors enfin «tu».

 

Comment Pasternak est-il devenu un membre de votre famille?

J'avais alors neuf ans lorsque Pasternak est venu faire connaissance de ma famille en 1947. Deux ans après, ma mère a été arrêtée par le KGB. On n'avait pas le moyen d'exister. Pendant quatre ans, Pasternak nous a soutenus financièrement et moralement. Sans son aide, mon demi-frère et moi aurions risqué de nous retrouver dans un orphelinat... Mais c'était au printemps 1953, après la libération de ma mère, qu'on a commencé à vivre sous le même toit. Ma mère a loué une chambre d'isba à Izmalkovo, non loin de la datcha de Pasternak à Pérédelkino.

C'est-à-dire qu'il menait une double vie?

Oui. Auprès de Zinaïda, son épouse et de ma mère. Un étang nous séparait. Mais un pont de bois unissait deux existences.

Quels étaient les rapports entre votre famille et celle de Zinaïda? Y avait-il des communications entre vous?

Aucune. Les rapports étaient corrects. La situation était satisfaisante pour tous. C'était une sorte de consensus, comme disait Gorbatchev.

Quel père était Pasternak? Était-il plutôt père absent ou papa poule?

Jamais il n'a été un papa poule, ni avec moi, ni avec ses fils. Ce n'était pas de son caractère. Ses frères, sœurs et lui ont grandi dans une ambiance familiale froide. Il a abandonné son fils aîné issu du premier mariage alors que celui-ci n'avait que sept ans. Quant à moi, j'ai perdu mon propre père à l'âge de trois mois. Pasternak est plus que mon père, il est mon autorité, mon culte.

Avez-vous quelques anecdotes au sujet de Pasternak et votre mère à partager?

Ma mère avait une passion pour les animaux. Son appartement d'alors regorgeait de chats qu'elle avait recueillis. Comme ma mère n'a jamais été une fée du logis, l'atmosphère était difficilement respirable. Un jour, quand Pasternak descendait les marches de son immeuble de la rue Potapovskaïa, il vit un garçon qui montait avec un chat sous le bras: encore une trouvaille pour Olga! «Tiens, voici de l'argent, en échange emmène ce chat ailleurs», lui dit-il. Ma mère lui a fait une scène ayant appris l'affaire. A part les animaux, ma mère aimait se maquiller, parfois un peu trop... Et c'était l'éternelle protestation de Pasternak. «Mais pourquoi tu as fait ça?! Dieu ne t'a pas privée de beauté!», ronchonnait-il.

 

Comment a-t-il vécu l'affaire Jivago?

Après la sortie du Docteur Jivago aux éditions italiennes Feltrinelli en 1957, le scandale a pris des proportions inimaginables en URSS. Pasternak est devenu un paria. On le traitait de “Judas” dans la presse. On l'a exclu de l'Union des écrivains. Personne n'a lu le livre, mais tous le condamnaient... C'étaient des moments tragiques et douloureux. Un jour, il a proposé à ma mère de se suicider ensemble. Ma mère s'est procuré des somnifères très forts, puis elle a dit à Pasternak: “On va attendre un peu.” Elle était de nature optimiste.

Pourriez-vous nous raconter les derniers instants de Pasternak?

Je n'étais pas à son chevet. Le 30 mai 1960, ma mère et moi nous attendions devant sa datcha comme les autres. Il n'a pas voulu que ma mère entre. Peut-être il souhaitait éviter une confrontation entre les deux femmes. Le lendemain matin, son infirmière est sortie et nous a annoncé que Pasternak était mort à 11h30 cette nuit-là. Après cela, ma mère est entrée dans la pièce où se reposait Pasternak pour faire ses adieux. Personne n'est venue la déranger. Ils n'étaient que deux. C'était comme dans le roman, Lara se recueillant devant la dépouille de Jivago... Moi, j'ai senti qu'une part de moi-même s'en est allée. C'était la fin de mon adolescence.

Omar Sharif, inoubliable interprète du Docteur Jivago sur grand écran, correspondait-il au rôle?Avait-il rencontré la vraie «Lara»?

La poétesse Marina Tsvetaïeva disait que Pasternak ressemblait à «un cavalier arabe et en même temps à sa monture» (en référence à son teint foncé, NDLR). Cela ne déplaisait pas à Pasternak. Dès lors, on peut dire que le choix de Omar Sharif pour jouer Jivago, même s'il a dû souffrir pour ressembler à un Russe (on lui a tiré les yeux) n'était pas mauvais. Son type de visage était proche. Ses yeux exprimaient la profondeur de l'«âme russe». D'autre part, Sharif admirait la littérature russe, connaissait cinq langues, parlait même un peu le russe. Cela collait donc bien à l'image qu'on se faisait de Jivago, un médecin instruit et un poète curieux de tout. À l'inverse, je me souviens que ma mère n'était pas particulièrement admirative du choix de Julie Christie pour interpréter Lara - «Je suis quand même mieux qu'elle», aurait-elle dit. À la fin des années 1980, Sharif a appelé ma mère, ils ont parlé, il voulait la rencontrer ; mais ma mère, en vieille coquette, a refusé de le voir après toutes ces années... Elle voulait rester une légende!

Boris Pasternak, ma soeur la vie
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