Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

William Seward Burroughs est mort d’une crise cardiaque samedi (02 août 1997) à Lawrence, Kansas, où il habitait depuis le début des années 80. Le plus original des écrivains de la beat generation, plus vieux de dix ans environ que tous ses compagnons, était né le 5 février 1914 à Clayton, près de Saint Louis, Missouri. Sa famille est aussi aristocratique qu’on peut l’être quand on est américain. Il descend par sa mère du général Robert E. Lee, chef sudiste pendant la guerre de Sécession. Par son père, il est un des héritiers d’une des grandes entreprises américaines, son grand-père Burroughs ayant inventé une machine à calculer promise à un grand destin commercial. De ce bonheur financier, William jouira peu. Sa famille attend de lui qu’il se conforme à leur modèle patricien. Ce n’est pas son genre. Il préfère la bohème, les garçons, la drogue et les armes à feu.

Tout jeune, il affiche son dédain pour le quotidien familial et s'évade en lisant Oscar Wilde et les Français Guy de Maupassant, André Gide, Charles Baudelaire, Rémy de Gourmont et Anatole France. Quand il sort, c'est pour s'acoquiner avec tout ce qu'il peut rencontrer de mauvais sujets. Cela ne l'empêche pas de rejoindre Harvard, symbole de l'excellence universitaire, pour suivre des études d'anthropologie et de linguistique. Médecine. Diplômé pendant la crise des années 30, il part en Europe, passant notamment six mois en Autriche pour y suivre des études de médecine. «Ce choix, écrit John Tytell dans Naked Angels, annonce l'accent qu'il mettra plus tard sur la description physiologique et pathologique du déclin humain.» Passionné de conspirations, Burroughs essaie de se faire embaucher par l'OSS, les services secrets américains. Un de ses oncles dirige l'organisation, mais cela ne suffit pas. On lui reproche des tendances perverses et un penchant pour le désespoir, et on l'envoie paître.

En 1938, de retour à Harvard, il écrit avec un ami des histoires policières dans le style de Dashiell Hammett sans penser à se faire publier. Alarmé par ses problèmes personnels, il fait appel à des psychiatres dont il gardera un très mauvais souvenir. Pendant la guerre, il fait un bref stage sous l'uniforme. Réformé, il déménage à Chicago parce que c'est la ville des gangsters et que le crime l'attire. Sur les bords du lac Michigan, il sera exterminateur de rats et de cafards, barman et détective privé. En 1943, revenu à New York, il rencontre Joan Vollmer Adams, une jeune femme enceinte. Après la naissance de sa fille, elle quitte son mari et s'installe avec Burroughs. Joan est copine d'Eddie Parker, la petite amie ­ avant de devenir la première femme ­ de Jack Kerouac. Burroughs entend parler de Jack comme d'un type qui navigue sur un cargo, un marin. Il lui rend visite et l'impressionne beaucoup avec ses manières de bourgeois élégant. Du coup, Kerouac lui présente son ami Ginsberg et les trois, lisant Shakespeare, discutant des livres qui sortent, forment une bande. Burroughs initie Kerouac à Blake, Kafka, Auden, Céline, Cocteau et Rimbaud, pendant que le futur auteur de Sur la route n'arrête pas de lui répéter qu'il devrait écrire un roman.

Morphine. A New York, Burroughs fréquente aussi Herbert Huncke, un camé dont il fera Herman, un personnage de Junky. Huncke deviendra aussi l'inspirateur méphitique de la beat generation. Il initie Ginsberg et Burroughs à la morphine et invente le mot beat. Dans le Lower East Side, où il habite, Burroughs fait la connaissance d'un autre futur «héros» de Junky: Bill Garver (Bill Gains dans le livre), un ami au long cours qu'il retrouvera au Mexique.

Comme il a des ennuis avec la police, Burroughs part en 1946 s'installer avec Joan et sa fille au Texas. Il y fait de menus travaux, s'exerce au tir, reçoit ses amis de passage. Ce qui sera raconté par Kerouac dans Sur la route (Burroughs y est rebaptisé Bill Lee). C'est là qu'il bâtit aussi sa théorie du complot mondial de la bureaucratie (fonctionnaires, assistants sociaux, syndicalistes) et qu'il voit sa femme Joan mettre au monde son fils, Bill. Quelques mois plus tard, les Burroughs déménagent pour la Louisiane. William a accumulé tellement d'armes dans sa nouvelle maison qu'il attire l'attention de la police. Elle semble considérer sa maison (avec quelque raison) comme une cache d'armes et de drogue.

Revolver. Burroughs s'enfuit à nouveau. Cette fois ci pour Mexico. Où il se drogue, étudie l'histoire aztèque et les codex mayas, qui auront une grande influence sur son oeuvre. Il découvre aussi que le Mexique n'est pas moins gangrené par la bureaucratie que les Etats-Unis, ce qui l'inquiète. Le 7 septembre 1951, de toute façon, un «accident» interrompt son séjour. Tard le soir, dans une party organisée par un Américain, il veut montrer son adresse au pistolet en jouant les Guillaume Tell avec Joan, sa femme. Elle pose une coupe de champagne sur sa tête, il dégaine un revolver dont il ne se sépare jamais, tire d'assez près mais rate sa cible et tue sa compagne. Il est arrêté. L'histoire fait la une des journaux. Malgré l'amabilité de la police, il est expulsé «comme étranger de nature pernicieuse». Sa famille en profite pour ne plus lui verser la pension qu'elle lui envoyait et rompt tout lien avec lui.

Il s'en fout. Il écrit ses premiers romans: Queer (pédé), sur son homosexualité, ne sera publié que bien plus tard, mais Junky fait scandale. Le livre à peine dans les librairies, Burroughs est à Tanger. Il vit d'abord dans un bordel pour mecs dont le patron est un gangster. Il y a ses amants; ses amis viennent le retrouver. Il tâte de substances hallucinatoires de toutes natures. Y fait des cauchemars.

Rock. C'est à Tanger qu'il écrira le Festin nu, le livre qui, en 1959, le propulse sur le devant de la scène littéraire. Depuis les années 60 et 70, avec les Garçons sauvages, la Machine molle, Apomorphine, le Ticket qui explosa, Cités de la nuit écarlate, il est devenu un des inspirateurs reconnus de la contre-culture, du rock, des arts plastiques et bien entendu de la littérature. Après des séjours prolongés à Paris et Londres, il se réinstalle à New York en 1976. Emménage dans un bunker aux murs recouverts de porcelaine blanche, empli de ses armes à feu. Puis, au début des années 80, émigre vers Lawrence, une ville du Kansas à la relative ouverture d'esprit. Il y prend une maison. Reconnu mondialement, lui qui a toujours été fauché, il commence à trouver un peu d'argent. En 1988, il joue dans Drugstore Cowboy de Gus Van Sant, admirateur de son oeuvre, un rôle qui lui ressemble: un junkie bien conservé pour son âge, publicité vivante pour les substances illégales. Burroughs se paye alors un bureau superéquipé où il travaille au livret de Black Rider, l'opéra monté en 1990 par Bob Wilson (la musique était de Tom Waits). Il écrit et donne des interviews. Continuant à avertir le monde contre la manipulation qui ampute les libertés .

Sources : Libération

Lettre à Allen Ginsberg

                                                                                        17 mai 1955

Cher Allen,

Je rentre à l’instant, après quatorze jours de cure en clinique. Paumé quinze kilos. Pas de calme. Inconscient quatre jours sous barbis ; après quoi, tout le tremblement, sans compter les pires affres qui soient. Toujours mal foutu et vulnérabilisé jusqu’à halluciner. Tout prend une nouvelle acuité, comme lavé de frais. Les sensations m’assaillent comme des balles traçantes. Je sens s’affirmer en moi une force terrible, tout en restant en proie à une faiblesse telle que je ne puis que me maintenir là où j’en suis, une fois réintégrées ces chairs mortes et pâteuses, qui m’étaient devenues étrangères depuis que j’étais accro (je me sens comme rescapé d’un camp de concentration). Ni baise ni faim. Pas encore le sentiment d’être en vie, mais sensible comme je ne l’ai jamais été. La came, c’est la mort. Je ne veux jamais en revoir, y toucher ou en acheter. Dans l’état où je me sens à présent, je serais prêt à vendre des tickets de loterie avant de repiquer au truc.

Drôle de rêve la nuit dernière, que je tiens à noter.

J’étais en Turquie, dans une clinique pour suicidaires où il suffit d’attendre sur place de s’en sentir l’envie. J’étais assis sur une arrête surplombant des sommets pelés et enneigés comme ceux de la cordillère des Andes. Un gamin de quatorze à quinze ans vient s’asseoir à mes côtés. Alors je me sens partir de plus en plus (on se suicide effectivement en prenant avec le gamin un avion destiné à s’écraser dans la Passe. Personne n’est jamais revenu de la Passe, dans toute l’histoire de la Clinique).  Tandis que je pars de plus en plus, et que l’avion arrive pour me prendre, Dave Wollman — un ami d’ici — me prend le bras comme il l’a effectivement fait la nuit dernière, quand j’ai commencé à m’évanouir en pleine rue, et me dit : «  Reste avec nous, Bill. Y a tout le temps. »

Dans cette clinique, on peut toujours se tirer avant d’avoir embarqué dans l’avion. « On vous laisse une chance. A vous de la saisir ou pas. » (J’ai vu un camé barbu se cavaler pour attraper le bateau qui pouvait le ramener sur le continent. Sirène du bateau au loin.) On peut même emmener son giton avec soi. Le mien m’a dit : « Je n’irai pas avec toi, tant que tu n’auras pas décroché, une bonne fois pour toutes. »

Il existe au Maroc une préparation comparable au yage. Je compte l’expérimenter moi-même, dès que j’aurai retrouvé mes forces.

J’aimerais que tu sois ici, car une aide extérieure serait la bienvenue. Ecris-moi bientôt. J’ai reçu une longue lettre de Jack.

Affectueusement,

Bill

P.S. : Merci pour les cinq derniers dollars. Désormais, je ne devrais plus avoir de problèmes de fric pressants.

Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs
Le festin nu de William Burroughs

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :