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Dylan Thomas

Flamboyant jusqu’à la brûlure

 

 

 

 

Dylan Thomas

 

Dans la direction de la ville élémentaire

J'avance aussi longtemps que dure notre éternité.

(Vingt-quatre années)

 

Dylan Thomas est considéré outre-Manche comme un des plus grands poètes du vingtième siècle.

Et son traducteur, son merveilleux traducteur, Alain Suied aura permis son passage en notre langue.

Il fut une de ces âmes insoumises qui approchérent trop près du soleil et se sont liquéfiées dans l’alcool.

Il semblait avoir pour ressort intérieur une forme d’extase et de transe verbale.

Merveilleux conteur il fut l’un des premiers à enregistrer ses poèmes, à vivre de conférences, et à jouer de sa voix charismatique.

 

 

 

 

Un parcours de lave en fusion

 

Ce Gallois né le 27 octobre 1914, à Swansea ville côtière du Pays de Galles, en savait peu sur cette langue étrange, et beaucoup sur toutes les langues du monde, et des morts qui reviennent parler toutes les nuits aux vivants. Fils d’un maître d’école dur et austère qui voulait n’entendre que la langue anglaise, il idéalisa sa jeunesse en la repeignant d’imaginaire. Il se souviendra toujours de la ferme de Carmathen que possédait la famille de sa mère et de sa jeunesse à Swansea.

Il partit à Londres en novembre 1934 pour entreprendre une carrière littéraire, absolument persuadé de son génie.

A vingt ans son recueil Eighteen Poems  (18 poèmes) le fait connaître et reconnaître. 

Plus tard Twenty-five Poems en 1936, Deaths and Entrances en 1946 et en  1952 son anthologie finale, Collected Poems font de lui un « prince en poésie ». Il a écrit des nouvelles, des scénarios de films, réalisé des émissions de radio, des pièces.

Lui le séducteur rencontra la femme de sa vie Caitlin Macnamara en avril 1936, et ils ne se quittèrent plus, après s’être mariés en juillet 1937. Mais Dylan eut bien des amours parallèles, Caitlin aussi.

Dylan revint vivre au pays de Galles en 1938.

Populaire, célèbre, vendu comme une rock-star il finira par se détruire de tavernes en bouges, à New-York en 1953.

C’était pendant sa quatrième tournée triomphale de conférences-lectures, juste avant ses 39 ans. Il s’effondra à son hôtel, son cher Chelsea hôtel le 3 novembre 1953. Fier de lui il déclara: «  j’ai bu 18 whiskys, je pense que c’est un record ! »

Il mourut quelques jours plus tard, le 9 Novembre 1953 à l’hôpital St. Vincent.

Dylan Thomas

 

Son corps fut ramené au Pays de Galles, dans un humble cimetière, à Laugharn, au Sud-Ouest du pays de Galles, avec la seule ombre d’une croix. Paysage enfin calme, mer qui ruisselle, lune toute blanche. Peu furent aussi prodigieusementdoués que lui, peu se gaspillèrent autant. Il fit lui-même son épitaphe:

« After 39 years, this is all I've done ». (Après 39 ans, c’est tout ce que j’ai fait).

 

Son œuvre était presque close à vingt ans, mais lui ne vendit pas d’armes, ne connut pas l’absinthe, et se survécut entre envolées poétiques et envolées éthyliques.

Celui qui a écrit « Do not go gentle into that good night » et « Fern Hill » et surtout la pièce de théâtre radiophonique « Under Milk Wood », (Au bois lacté), ne peut être qu’un immense bonhomme. Frisé et rondelet, il écarquillait ses yeux sur le monde, et s’en moquait sans doute.

Les mots, il avait appris à les faire sauter dans son cercle de flammes, et très petit. Souffrant sans cesse d’asthme, de bronchites, sa mère le soignait avec des histoires.
Tous ces mots ont formé une ronde dans sa tête

Portrait du poète en feu follet ivre

 

Il fut un immense provocateur, puis une bête de cirque poétique que l’on montrait dans les cercles selects américains ou anglais. On lui jetait un sucre, il le ramassait en lisant de sa voix forte ses poèmes qui faisaient frissonner, voire plus, ces vieilles ladies.

Dès le 22 février 1952 il enregistre ses poèmes avec succès.

Une fois qu’il avait pu dire ce qui cheminait en lui, il avait mis le cap sur son restant de vie : séduire et baiser, boire et tomber à la renverse pour oublier qu’il fut un jeune poète prodige.

Charismatique il l’était, jongleur de mots, comédien et cabotin, envoûteur et désespéré sans doute.

Avec son visage poupin, son nez retroussé, et sa voix rauque il passait parmi les gens, détaché et ailleurs. Non pas amer, mais entrelacé à jamais aux cigarettes et au whisky.

Dylan Thomas

 

Amoureux des lumières de la nuit, et des éclats de peau des femmes, il titubait dans la grandiloquence quand cela le servait, et basculait dans le sublime quand il était seul avec le papier blanc.

Là, il raturait sans trêve sa vie, et devenait lucide lui le  « Portrait of the Artist as a Young Dog », le portrait de l’artiste en jeune chien. Jeune chien fou il avait su s’ébrouer, japper à la lune, mordre les bourgeois aux mollets de leurs certitudes.

Ivre il l’était avant tout de mots.

« Après la première mort, il n'y a rien d’autre » proclamait-il.

 

Il a connu d’autres morts, et il n’y eut plus grand-chose.

Icare foudroyé dans le soleil des bouteilles, il laisse des plumes qui volèrent encore très haut.

Un alcoolique est quelqu'un que tu n'aimes pas et qui boit autant que toi.

Il savait sa chute, il se souvenait aussi d’avoir percé à jour la force qui traverse l’arc électrique du vert pour donner la fleur.

Il est peu de poètes aussi rimbaldiens. Ivre de vivre, fou de jeunesse, extatique devant la force brute de la nature.

Il a collé son oreille contre le ventre de la terre et en a su toute la violence, la destruction et la vie. Et c’est le monde de l’enfance qu'il chante le mieux, la nature biologique en marche. L’innocence perdue. L'origine du souffle, de la création par la puissance de la parole :

Au commencement était le mot, le mot

Qui des bases solides de la lumière

A dérobé toutes les lettres du vide.

 

Dylan Thomas fut une énergie folle, un délire en mouvement, un archange de la soif d’exister.

Pour tout cela merci Dylan Thomas.

Frénétique il fut, feu follet affolé aussi. Il n’a pas l’air de son temps, romantique attardé, loin des préoccupations sociales ou politiques.

Lyrique, intimiste, il n’a pas d’influence marquée sur d’autres poètes, à part Sylvia Plath sans doute qui le lisait éperdument.

 

Même si Robert Zimmerman le renie maintenant, nous nous souvenons de lui. À qui en pleine nuit a reçu la houle sonore de « Under the milkd wood», (le bois lacté), plus rien ne fut pareil dans sa vie.

Je fus de ceux-là. Merci Dylan.

 

Ces voix chuchotées, émergeant de « cette bonne nuit » et qui disent :

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie

Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière

Le poète de la grande soif

 

Dylan Thomas était l’homme de la grande soif, inextinguible. Soif d’intensité, soif de boire la fusion de la terre. Sa lave et ses océans. La poésie de Dylan Thomas est cosmique, tellurique. Il part du foisonnement de son monde intérieur, plein d'images et de fureur, pour aller jusqu'aux chaos des étoiles.

« Il y avait un monde et en voici un autre... », Dylan Thomas prend appui sur son panthéisme vibrant pour la nature, dont il célèbre les collines glorieuses, la mer profonde, comme dans des « visions et prières » pour chanter le cosmos.

Mais à son chant charnel et sensuel, car Dylan Thomas est avant tout un poète sensuel, s'ajoute ses élans mystiques, voire métaphysiques. La Bible si souvent scandée dans son enfance l'irrigue avec ses notions du mal et du bien, ses démons et ses tentations.

« Ce monde est mon partage et celui du démon » peut-il ainsi proclamer. Dylan Thomas porte aussi en lui le poids de cet enfant mort, premier né de ses parents, dont le fantôme le poursuivra:

« Je suis le fantôme de cet ami anonyme sans prénom qui écrit les mots que j'écris... »

Lui qui partira au fil de la vie comme un chien crevé imbibé d'alcool à trente-neuf ans, est aussi le poète de l'innocence, ce « bébé » jamais devenu adulte, qui court encore dans l'herbe et tutoie le soleil.

Dylan Thomas

 

Il n’a pas su conserver la frénésie de ses vingt ans jusqu’au bout, il a fini par mettre le moteur auxiliaire de la technique quand les vents de l’imagination affalaient ses voiles. La griserie sonore des mots devenait plus importante que leur poids, et il faisait l’histrion par dérision de tout.

Sa quête du Paradis Perdu est une quête de soi certainement, mais aussi celle du retour à la Genèse originelle, à la pureté perdue. Avec des accents de prophète, lui « l'artisan sacré » aura au moins par l'alchimie de ses mots, la beauté souvent obscure et énigmatique de ses images, changé la trajectoire de la poésie anglaise, lui le gallois illuminé. Il est entré avec violence dans la bonne nuit de la vie.

Il a connu les bombardements de Londres, mais ce sont les bombardements de sa vie qu'il a décrit.

Il sait que c'est « la ténèbre qui façonne l'homme », et des ténèbres il en était empli.

 

Dylan Thomas a écrit beaucoup de poèmes d'anniversaire, non pas pour se célébrer comme un Walt Whitman ni pour parler de son âge de vent, « de bois en dérive », mais pour faire chanter son angoisse et savoir à chaque instant qu'il « appareille vers la mort ».

Il sait que l'amour n'est que « deux grains de sable ensemble au lit/ tête contre tête à l'entour du ciel », pourtant il n'aura vraiment qu'une seule femme dans sa vie, son amie d'enfance, Caitlin Macnamara.

Dans les mots de Dylan Thomas on peut entendre les mers convulsives, les collines en majesté, les morts qui viennent vers nous. Onirique il chemine entre les légendes galloises, la psychanalyse, la Bible, et ses propres visions.

 

Il voulait reposer comme pierre, il repose comme phare, soleil en vrille parmi nous, dans un monde toujours plus obscur. Homme violent, il fut surtout violent de tendresse, aveuglé de soleil et de vie palpitante. Ses poèmes sont des vagues, ses étranges images des créatures venant des abîmes. Il se disait « poète devant les portes de l'enfer », auquel il opposait « sa naïveté », en fait son libre égarement dans la prairie des mots. Il gambade entre sa solitude intérieure que seul l'alcool apaise, et sa posture de poète « maudit », en révolte devant l'état du monde. Toujours endetté, toujours saoul, toujours en train de griffonner un poème au dos d'une facture, le plus souvent génial.

Il aura jonglé avec le langage et les mots, et ce que la traduction ne saurait rendre c'est la musique et les rimes intérieures. Des alouettes chantent dans ses vers.

Il aura aussi jonglé avec sa vie, étonné à chacun de ses anniversaires d'être encore vivant et alors redoublant d'autodestruction joyeuse. Il savait le fin miroir entre illusion et réalité et s'amusait de passer sans cesse de l'un à l'autre, sans jamais prendre au sérieux l'éternité.

Dylan Thomas est l'un des poètes les plus attachants, celui qui a su s'ériger en légende, alors que d'autres, avec leur foi triomphante en leur art, ont été happés par la nuit.

Lui le clown sous la lune, le clown merveilleux, avait repeint la réalité. Il tentait simplement « d'étreindre les mots fous » qu'il avait gribouillé en glorification « de la mortelle erreur de la naissance et de la mort ». Il ne pouvait dormir sans blessure, ni rêver sans le refus absolu de pleurer la mort, lui le vivant, l'haletant, le poète.

 

Salut Dylan « times are no changing » et toi tu demeures.

 

Au bois lacté est l’espace où rencontrer Dylan Thomas.

Dans cette pièce jamais vraiment terminée, le songe d’une nuit d’été d’un village gallois, embrasse l’humanité entière. Dans l’imaginaire village de Llarreggub (dans la réalité Laugharne, son village) va monter la voix du monde. Rêves, peurs, banalités, quotidien rural, jalousies, sexes et désirs. Inondation du verbe, impudeurs des confessions, désirs enfouis, naïvetés à peine effleurées.

 

Ce ne sont que des conversations, cela fait la danse de vie de notre monde. Tout semble naïf, tout est tissé. La naïveté est toujours un paradoxe a dit un de ses amis.

 

Lui l’homme double, poète insoumis et solitaire, alcoolique jusqu’à la moelle ayant besoin d’entourage, il semblait lunaire. Râpeux il longeait les murs de la vie, effritant au passage chaque brique, pour mieux s’engloutir. Qui a le plus vite terrassé ce bonhomme, la gloire ou le delirium tremens ? En fait c’est Dylan méthodique et raisonné qui se sera terrassé lui-même et fort bien.

 

Et c'est à New York, deux ou trois jours avant sa mort, qu'il hurla :

Rien de rien, sinon que je viens de voir les portes de l'enfer s'ouvrir devant moi !

 

Oui vraiment:

« After the first death there is no other ».

 

 

Gil Pressnitzer

Dylan Thomas, présentation par Alain Suied

 

Le père de DYLAN est un modeste professeur de « grammar school »- mais un élément de sa biographie, rarement mentionné, devrait nous susciter: ce fils d'une ancienne famille Galloise a rompu avec la « tradition » - il ne sera pas, comme ses ancêtres, comme son propre père « un homme de religion », un prêtre.

Dylan Thomas

 

.. Mais le petit Dylan sera « bercé » par la voix du grand-père lisant la "Bible le Roi-James" La poésie « obscure » et audacieuse de Dylan - tout comme son art prodigieux de la lecture poétique (qui assurera son succès foudroyant aux États-Unis) porte la trace de cet enracinement.

Son « philosémitisme » également. Remarqué par ses contributions poétiques dans le « journal » de son lycée, il entend aussi bien rendre hommage à la poésie « classique » anglaise qu'à l'Imaginaire Celte.

Contemporain des deux guerres « mondiales » et de l'essor de la Psychanalyse comme du Surréalisme, il « invente » sa propre langue poétique mais sans rien céder des diverses influences qui ont accompagné sa « formation ».

 

Son « art morose » qui déchire tous les « masques » et les « peaux » du réel baigne dans son histoire personnelle et familiale aussi bien que dans le multiple héritage des cultures qui l'ont formé.

Son génie, sa modernité viennent d'avoir su faire de ces contradictoires lumières un seul cri poétique universel.

 

 

 

Dylan, une parole intraduisible en anglais

 

DYLAN THOMAS n'écrit pas seulement à l'intérieur de la langue anglaise : il écrit à travers l'imaginaire gallois, à travers la vision particulière du poète (qui s'adresse souvent à d'autres poètes par des références discrètes aux œuvres de ses prédécesseurs) et enfin à travers la parole ample de l'Ancien Testament, dont son grand-père lui lisait le soir de longues pages venues de la traduction exemplaire dite « du Roi James »... Il est sensible aux découvertes Freudiennes et n'hésite pas à employer un langage cru, une parole de nerfs et de nervures, de sensualité et d'angoisse; il réagit aux terribles épreuves de la Guerre à Londres (il travaille pour la BBC...) mais il a gardé la leçon poétique majeure des « classiques » : il transmet l'intuition du Chaos initial, l'impossibilité de réparer le mal des générations, la nécessité de servir la parole éclairante et souffrante.

Dylan Thomas

 

Il mêle l'individuel, l'intime et l'œuvre au noir poétique et universelle.

C'est son « histoire personnelle », amoureuse, familiale qu'il évoque et en même temps sa poésie « parle pour chacun ». (Celan).

 

Dylan Thomas, qui ne connut la gloire qu'au seuil de la mort, à la suite de voyages et de « tournées » de lecture aux USA, vécut en marge des « mouvements » littéraires de son époque; il voulut faire entendre la musique du Paradis - en vérité dire l'étonnement premier du monde, la reconnaissance aux générations passées, la solitude poétique du vivant.

 

Alain Suied, présentation du spectacle « Dylan Thomas » à Bordeaux

 

Sources : Esprits nomades

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Tag(s) : #Livres de poésie, #Wales, #Dylan
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