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Nationalité : Russie 
Né(e) à : Saint-Pétersbourg , le 28/11/1880
Mort(e) à : Saint-Pétersbourg , le 7/08/1921
Biographie : 

Alexandre Blok est un poète russe. 

Alexandre Blok est né à dans une famille aisée. Il a pour père un professeur de droit à Varsovie, excellent musicien et fin styliste, qu'il ne connaît guère. Après la séparation de ses parents peu après sa naissance, il fréquente le monde aristocratique dans le manoir de Shakhmatovo, près de Moscou, où il découvre la philosophie de son oncle Vladimir Soloviev ainsi que les poètes du XIXe siècle tels que Fiodor Tiouttchev et Afanassi Fet, poète précurseur de l'impressionnisme russe. 

Passionné de théâtre, Blok participe à de nombreux spectacles d'amateur dans la maison d'une jeune femme, Liouba Mendeleïeva (fille de l'illustre chimiste). Il y puise son inspiration et son influence pour sa première pièce. Il commence en 1898 des études de droit, mais la découverte de la poésie et de la philosophie moderne l'oriente vers les lettres.

Il tombe amoureux de Liouba Mendeleïeva qu’il épouse en 1903. Cette relation est progressivement mise à mal pour diverses raisons. Dès lors il mène une vie privée tumultueuse, fréquentant souvent des prostituées et les quartiers tziganes. Il est diplômé des Lettres en 1906. Il effectue trois voyages en Italie et en France et tous les six ans il fait un séjour à Bad Nauheim auquel il prête une signification mystique particulière. 

Sa biographie intime se trouve tout entière dans son œuvre lyrique qui se partagent en trois volumes. Le premier volume, fruit de l'influence de Vladimir Soloviev et d'une expérience mystique personnelle, il chante les rencontres avec La Belle Dame et leurs illuminations éteintes. Le second marque la retombée, le retour sur terre, vers les hommes, l'abandon aux passions : ironie et dissonances y prédominent. Enfin, le troisième volume, synthèse des deux premiers, évoque le châtiment, le « monde terrible », les destinées tragiques de la Russie : l'art de Blok atteint alors son plein épanouissement.

Dans le dédale de sa vie affective, il noircit nombre de pages teintées de symbolisme, ce qui en fait un des chefs de file de ce mouvement en Russie. Toutefois sa poésie sait aussi se faire réaliste voire engagée. Sous l'influence de Maxime Gorki, il s'intéresse de plus en plus à la politique et participe au mouvement révolutionnaire de 1905.
Sources : Babelio

Alexandre Blok

Le poète de la musique des autres mondes

 

Le rossignol au cœur gelé

 

 

Blok

 

 

Dans les bribes de paroles

J’entends la marche brumeuse

des autres mondes

et du temps le sombre vol,

je sais chanter avec le vent...

(traduction Serge Venturini)

 

Être poète russe, voulait dire encore il y a peu en Russie et sans doute encore, être un voyant.

Alexandre Blok fut cela, et, autant que Pouchkine, il aura marqué les lettres russes. Il aura été sans le vouloir à la jonction des mondes qui s'opposaient, et dans le passage fiévreux d’espoir de l'un à l’autre. Il pressentait qu’il lui faudrait vivre dans un autre temps. Il le désirait : il en fut terrassé de déceptions.

Et il se laissa quasiment mourir de désolation pour sa « patrie malade ». Alexandre Blok sera victime d'une sorte de non-désir de vivre : «  Le poète meurt parce qu'il ne peut plus respirer. La vie a perdu son sens », a-t-il écrit. Comme ses amis poètes - Nicolas Goumilev, Serge Essénine, Maïakovski, Marina Tsvétaéva, Ossip Mandelstam...- il sera fauché avant que les blés ne soient mûrs. À 41 ans, le 7 août 1921, il disparaît, laissant dans la glaciation qui s’étend, une Russie figée où n’émergent qu’Anna Akhmatova et Pasternak réduits au silence et à l’effroi.

Guetteur de lumière, éveilleur d’aubes, il sera pris dans la tempête du « Monde Terrible », ces « années terribles » où s’étend la famine. Ces quelques années qui suivent 1917, années des dernières convulsions de la guerre civile et de prise totale de pouvoir bolchevique, début d'une nouvelle dictature en temps de paix qui tue les espoirs naissants.

 

Alexandre Blok vient de l’autre Russie, celle de toujours, mais il ne s’apitoie pas sur une nostalgie du passé à la Tchekhov, il ne regrette pas le passé et il fait basculer tout son lyrisme dans le désir absolu de révolution en redoutant ce qui va advenir.

« L’ancien monde est déjà disparu, le nouveau monde n'est pas encore là, et dans cet entre-deux les monstres apparaissent » disait Gramsci.

Mais en Russie les monstres étaient présents à la fois dans le vieux monde et dans le nouveau. Angoisse et désarroi vont succéder à la poésie élégiaque de Blok, pur moment de musique, où l’ombre de Verlaine chante et bruit. Des « Vers à la belle Dame » aux « Douze » c’est la trajectoire d’un homme qui tente de continuer à vivre ses valeurs et son profond mysticisme dans une modernité qui se révélera barbare. Un homme qui en fait n'entend que ses chants intérieurs qui clament en lui au risque de recouvrir les bruits du monde, et il va leur rester fidèle avec ferveur. Digne et beau. « Blok a été merveilleusement beau en tant que poète et personnalité. D'une beauté enviable » (Maxime Gorki).

Cette course brisée amenant une sorte d’aristocrate des lettres russes traversé de pressentiments mystiques et romantiques, totalement immergé de culture millénaire et classique, à devenir l’ardent thuriféraire des défenseurs du monde nouveau, les soldats de la Garde Rouge.

Cette trajectoire était l’aboutissement et l'impasse de sa quête mystique. Le poids de son chaos intérieur cherchant rédemption.

 

 

 

 

 

La chute de l’enfant du siècle

 

« Taisez-vous livres maudits, je ne vous ai jamais écrits ! »

 

Alexandre Alexandrovitch Blok est né le 16 novembre 1880 à Saint–Petersbourg, sur les bords de la Neva. Sa trajectoire l’aura amené d’une enfance protégée, choyée, en une vie d’abord éclatante et célébrée puis enfin dans la tragédie noire et désespérée. Cet homme grand, aux gestes lents, aux paroles rares semblera toujours hors du temps. Somnambule de ce côté-ci du réel, il marchait à l’intérieur de lui-même. Fragile passant de l’enthousiasme à la dépression, cet aristocrate cherchera la rédemption et la fuite en avant par la mystique, et donc par la Révolution. Il avait un lien charnel avec la mère-patrie, la Russie éternelle. Il sera l’enfant de Chakhmatovo, la résidence familiale secondaire près de Moscou, qu’il aimait tant et où il venait chaque été.

La poésie ouvrira toutes les résonances de ses lieux et des puits enfouis en lui. On a peine à se souvenir de ce poète de 24 ans aux longs cheveux blonds bouclés, au magnétisme absolu qui mettait la Russie à genoux dans son adoration. Il était le contemporain exact de Rilke et d'Apollinaire, le pur produit d'un milieu bourgeois et intellectuel, le nouveau Pouchkine. Il était un phare et tous se tournaient vers lui. Il ira de succès en succès, et écrira en 1906 « La baraque de foire » aujourd'hui considérée comme la première pièce du théâtre moderne russe. La gloire le bordera toute sa vie.

L’étonnante relation avec Liouba Dmitrievna Mendéléeva qui jamais ne le quittera sera ses lumières et ses ténèbres : « Je n’ai eu que seulement deux femmes : la première est Liouba, la deuxième, toutes les autres ». Cet amour fou proche de Laure et Pétrarque, de Béatrice et Dante, donnera la belle floraison du recueil « Vers pour la belle dame » (1904). Amour exalté, intellectuel qui se traduira par un mariage le 17 août 1903. Liouba sera « le lieu saint » où s’arrimer, où respirer. Il l’aima comme un refuge, comme une divinité. Liouba ne partageait sans doute pas cet amour de noyé. L’unique, la Vierge, d’azur, la Belle-Dame apparue durant l’été 1901 sera son aurore, son éternel féminin. Cette fusion ne voudra pas connaître la chair.

Les drames viendront assez vite, entre la déesse qui finit par ressembler à une statue froide, et par l’apparition du meilleur « ami-ennemi », André Biely, fou amoureux de Liouba et de la poésie de Blok et confondant les deux. Amour et haine seront les liens ambigus entre les deux plus grands poètes symbolistes russes.

 

blok

Les années 1900-1917 sont les années glorieuses de la poésie russe, « l’Âge d’argent »,grande floraison artistique en peinture, littérature et musique, succédant aux années Pouchkine, l’âge d’or du début du XIXè siècle. Cette effervescence fut une renaissance des lettres russe. Mais ce flot se brisera sur le couperet d’Octobre 1917. Blok participe, comme en passant, aux salons, aux cénacles et il lit ses vers éblouissant les gens par sa beauté romantique, par la mélancolie de ses vers. Il était un Dieu vivant. Le cycle « L’inconnue » d’avril 1906 le rend célèbre. Vin, et débauche marchent maintenant avec lui pour supporter la ville, de plus en plus maudite. Les Tziganes le fascinent et pourtant « on ne peut aimer les rêves tziganes, on ne peut qu’être que consumé par eux ». Chaque nuit Blok va se perdre ainsi. Il veut trouver son destin. Monde de tumulte pour une âme qui souffre et il y recherche la femme-démon sous les traits angéliques. Blok cherche le chaos, les ruptures et la nuit. Celle des bouges, celle des oublis.
 « Ce soir j'ai erré, erré. Une nuit blanche et des femmes... Où cours-tu ainsi, oh, la vie? » (lettre du 15 mai 1917). Dans le gouffre de sa vie il se perd dans le gouffre des sexes. Celle des « prostituées vermeilles », tant la peur de la sexualité avec des femmes belles le terrorisait :

Fut-ce derrière ton épaule, ô ma compagne`

Quelqu’un, des yeux, me guette (1913).

Des années de crise, des amours hallucinés pour des actrices ou des cantatrices, des voyages à l’étranger, Italie, France, Allemagne..., qui l’ennuient, tout cela n’apaise pas son désarroi profond. « L’étranger m’est nuisible ».

Il attend confusément un tremblement de terre intérieur, cloîtré à Saint – Petersbourg, l'immense désert pour lui. Les orages désirés n'arrivent pas, il doute.

« Quand est-ce que je serai enfin libre de me tuer ! » (carnets 21 mars 1914)

Il était prêt à tous les séismes et celui-ci survint avec la révolution de 1917. Blok va vers les tourbillons de neige de cette révolution qui se lève. Il s’y lance à corps perdu, exalté, mystique. Pris dans l’action il devient acteur et non plus poète sauf l’éruption des Douze et des Scythes. La suite est connue.

Le temps de l’innocence au bord de la Neva du début des années 90 laissa la place aux années terribles, au monde terrible. Il va bravement se lancer dans la bataille et engager la poésie au service de la Cause. Mais il ne peut oublier ce qui est derrière, ce qui est perdu, ce qui est enfui à jamais. Fragile équilibriste entre ses abîmes, il en sortira broyé. Fasciné par l’ouragan révolutionnaire, anéanti par la cruauté et la bêtise meurtrière, il va se laisser glisser dans la déréliction.

À sa mort, il était méconnaissable.

Le très beau jeune homme, n’était plus qu’un vieillard chauve et hurlant de douleur. Son passeport pour l’étranger arriva la veille de sa mort. La terreur était là, sa fin était bien la fin d’un monde. Alexandre Blok, le protégé des muses, qui se prenait parfois pour Hamlet, a fini par tutoyer et éprouver l’horreur et les gouffres. Mort de chagrin, il aura vu s’écrouler tout ce qui pour lui était beau.

« Il avait renoncé à la civilisation qui avait précédé la révolution. Une nouvelle civilisation ne se forma pas à la place de l’autre. Déjà les nouveaux officiers se promenaient la cravache à la main, comme leurs prédécesseurs. Ensuite tout alla comme auparavant. Le coup avait raté. Blok mourut de désespoir ». (Victor Chklovsky, Voyage sentimental, Gallimard, 1963)

Le témoin des autres mondes

 

« L'art, c'est le pressentiment de la vérité » (Blok lettre 1903).

Dans ses poèmes de 1901 à la fin de 1921, se dévoile la période la plus chaotique de l’histoire de la Russie, prise dans les convulsions de l’accouchement dramatique d’un nouvel ordre. Tous les orages semblaient crever à la fois sur cette terre endormie : les tragiques événements de la révolution de 1905, la fin de la boucherie de la première guerre mondiale, la montée du bolchevisme, la répression des années 1920. Le doux, le tendre Alexandre Blok se fit le témoin de l’Apocalypse qu’il avait depuis si longtemps pressenti. Dans ses années de fusion et d’éruption que furent principalement les quinze premières années du XXe siècle, tout bouillonnait. Mais tout sera emporté par la guerre et la révolution de 1917.

L’élégiaque poète de Saint-Pétersbourg devint celui qui au travers des incertaines convulsions voyait se profiler la terreur. Il passa des grelots des traîneaux au tocsin annonciateur. Il voudra autant servir le Christ blanc de la foi russe, qu’il ne partageait d’ailleurs pas, et le Christ rouge de la révolution, et ce avec la même mystique enthousiaste. Fou d’espoir pour un monde nouveau où l’art et le peuple pourraient être réconciliés. Son ode de 1918 sur les « Douze » reste considérée comme le poème absolu de la révolution d'octobre, et sera placardée partout. Trotski l’admirera. Mais récupéré par le bolchevisme, détesté par ses amis, il n’était pas un poète engagé, il était le passeur du monde invisible. Utopiste intransigeant il ne pouvait envisager le monde qu'au travers de ce prisme.

Il semblait un guetteur d’apparitions, placé comme une sentinelle entre les mondes. Une vigie de l'infini.

J'ai simplement vu, en rêve et dans la réalité, certaines choses que les autres ne voient pas. (Journal de Blok, 14 novembre 1911).

 

On saisit mal Alexandre Blok encore maintenant. Soit on le cantonne aux « Vers pour la belle dame », et une image séraphique, diaphane et outrageusement symboliste ne demeure que de lui. Soit on ne veut connaître que les deux derniers poèmes « révolutionnaires », pour bien le récupérer, et on n’a rien compris à sa profondeur, à son immensité.

« Je n’aime que l’art, les enfants et la mort ». Pour comprendre cette phrase terrible de Blok, il faut admettre qu'il ne pouvait vraiment s’attacher à nos contingences : « Le naufrage du Titanic m'a réjoui hier profondément : il y a donc encore l'océan ! » (journal 5 avril 1912). Tout entier pris dans ce délire de rendre tangible toutes ses musiques intérieures, il était profondément ailleurs, dans des amours transcendés, dans son retour aux forces éternelles.

Ouvre mes livres : là est dit tout ce qui doit arriver.

Oui je suis un prophète.  (Le monde terrible février 1914)

Blok était un capteur hypersensible, un sourcier des orages. Les guerres et les incendies s’imprimaient en lui avant d’advenir.

Je vois, au-dessus de la Russie, au loin,

Un vaste et silencieux incendie. (Sur le champ de Koulikovo, juillet 1908). 
Cette Russie en gésine et en sanglots « qui sera grande un jour. Mais qu'il faut attendre longtemps, et qu'il est dur d'attendre », (lettre du 22 avril 1917)

Cette tradition des fous visionnaires est russe jusqu’à la moelle. Mais Blok ne prenait pas seulement appui sur les malheurs de la Russie, mais aussi depuis le haut des mondes invisibles. Il était regard, il était vision. Il se défendait de toute représentation personnelle, non, c’est une réalité plus haute et plus lointaine qu’il décrivait en poète.

Pris entre ses rêves utopistes et ses tempêtes intérieures il ne pouvait vivre qu'écartelé: « Non, il ne faut pas rêver d'un âge d'or. Il faut serrer les lèvres et me retirer à nouveau dans mes rêves démoniaques », (lettre du 20 mai 1917).

Blok est un témoin, un artiste. « Mais la démocratie a-t-elle besoin d’un artiste ? » se demande-t-il ?

 

Son rapport avec la religion est complexe : Ses élans ne sont pas la poussée christique d’un croyant, Il n’aimait pas le Christ, pour lui « fantôme efféminé », mais le Christ en tant qu’attribut de la Russie, en tant qu’être humain en souffrance, il le chantera. Solidarité des crucifiés ! Il n’était pas vraiment chrétien, mais il avait en lui les élans messianiques et le sacré l'immergeait. Cette religion de l'enfance ne le satisfaisait pas, mais lui rappelait une époque et pouvait en annoncer une autre. Il était aussi croyant par utopie et par sa quête de « l'homme intérieur ». Il fut purement russe, à la fois exalté, pieux et rebelle. Mystique et non religieux, il devinait les signes de l’enfantement messianique de la terre russe. Son poème « La patrie » dénonce les hypocrisies de la religion mais aussi l'acceptation de cet héritage.

Pécher sans pudeur, sans éveil

perdre le compte des nuits et des jours,

Et d'une tête par l'ivresse alourdie

Se faufiler dans le temple de Dieu...

...

Et sur les plumes de ses couettes,

Dans un lourd sommeil se vautrer...

Oui, même telle, ma Russie,

C'est toi qu'entre toutes je chéris !

( Traduction Sophie Laffitte).

Le véritable amour de Blok aura été la Russie. Il l’aime et la hait voyant ce mélange étroit de porcin et de divin, de vulgaire et de sublime. « Cet amour qui hait » sera le pivot de son œuvre et de sa vie. C’est vers cette terre que convergent les autres mondes. Terre sacrée, terre maudite, « sa vie, sa femme ». Terre mystique donc, déifiée, réinventée.

Ce mysticisme romantique le poussera naturellement vers la révolution dont il ne perçoit au début que l’irruption d’un autre monde rédempteur : « je vois derrière les épaules de chaque soldat rouge des ailes d’ange ». Cette ivresse d’une révolution culturelle l’emportera dans le délire extraordinaire du poème « les Douze » écrit d’une seule coulée entre le 8 et le 28 janvier 1918. Un cyclone de vers répondait à un cyclone révolutionnaire. Blok était un médium entre les autres mondes. Celui de la révolution en était un monde possible. Mais Blok croyait surtout en une révolution cosmique du monde, en des chocs de l’âme. Le miracle attendu de l’irruption d’autres mondes, n’eut pas lieu.

L’amertume ne pouvait que l’enfermer dans son drame. Il n’élèvera pas la voix, il fera silence et solitude, il s’éteindra au milieu des jours noirs, loin des mondes infinis. Mais ses mots étouffés dans sa gorge sont un terrible témoignage.

 

Nous mourons tous, mais l’art reste.

 

L’effacement de Blok

 

Déliquescent, il sera devenu nuage. Indifférent et ayant presque cessé en d’exister.

Il tombe malade dès 1918 et semble partir en lambeaux. « L’air est muet ; tout devient terriblement silencieux ». En fait l’air que le poète n’arrive plus à respirer est cette musique intérieure qui le nourrissait, passage entre les mondes. L’entre-deux est muet, il ne peut plus qu’errer. L’angoisse gonfle, gonfle en lui. Le vide lui fait un mal atroce. Il entre dans les « châtiments ».

Je n’ai plus ni corps ni âme. Je suis malade comme je ne l’ai jamais été.

La petite mère Russie l’a bien dévorée et les poèmes altiers des Douze et des Scythes, de 1918 n’auront pas été des chants de gloire mais des chants d’adieu à la Russie. D’ailleurs il n’écrira quasiment plus un seul vers après ceux-là. Il mourra moins de maladie, réelle toutefois, mais de profonde détresse morale. L’arrivée des petits fonctionnaires censeurs qui veulent mettre l’art au pas le blesse profondément. Il se laisse aller comme une épave, maigre, les cheveux blancs, mal habillé, souffrant de troubles mentaux. Pour lui il n’y a plus de Russie. Il n’a plus le poète Blok, dissout dans le néant qui s’avance comme une marée.

« Et quand on nous prend la paix et la liberté... La paix de l’âme nécessaire pour créer… La liberté de créer, la liberté secrète. Et voici que le poète meurt, parce qu’il ne peut plus respirer ; la vie pour lui a perdu son sens » (Discours de Blok pour l’anniversaire de la mort de Pouchkine à la Maison des Écrivains en février 1921)

 

Six mois plus tard Blok est mort. « Le manque d’air tue les poètes » ! Il aura donné un ultime récital de poésie avec ses textes préférés : La muse, Le champ de Koulikovo, des textes des Vers à la Belle dame.

« Je deviens sourd, je deviens sourd ! » seront ses mots répétitifs car la musique s’est éteinte à jamais.

Et après les deux éruptions des épopées des Douze, le 28 janvier 1918, et des Scythes, le 30 janvier 1918, le surlendemain, Blok n’écrira pratiquement plus un seul vers pendant trois ans. Trois ans de silence, de sons étranglés en lui de 1918 à 1921. Peut-on imaginer l’étendue de son désespoir pour en arriver à être un fantôme, un mort-vivant, trois ans avant sa mort physique ? Abandonné par l’espérance, rendu sourd aux vibrations, il se laissera glisser dans le silence. Pressentir la vérité à quoi bon ? La vérité était morte, l’art devait aussi mourir et ainsi du poète. Il pressentait l’abîme, l’abîme était vivant, le monde en douleurs. À quoi bon les vers, quand on meurt de faim ou d’une balle dans la tête tout alentour ? Il aura été ce Christ « irressuscité », martyr de cet effondrement de civilisation. Le paradis terrestre si proche d’après les nouveaux maîtres n’est que famine. « Cadavre parmi les hommes », sa mort réelle survint avant sa mort physique. Elle arriva après bien des jours de hurlements, le 7 Août 1921.

Il sera parti un matin « pour abattre le lilas, le bois de bouleaux et le ravin ». (prose de « Ni rêve, ni réalité »)

La fin de Blok sera la fin d’un monde.

Attends ami et prends patience

il n’y a en plus pour très longtemps,

Peu importe car tout passera,

Car personne ne comprendra,

ni qui tu es, ni qui je suis

Ni ce que chante le vent

Pour nous en sonnant...

(Octobre 1913-août 1914, Traduction Pierre Léon)

La poésie d’Alexandre Blok

 

« L ‘univers de Blok est un univers visionnaire dont l’essence est musique : sous un voile de couleurs changeantes, il ne peut être profondément perçu qu’en sons. Cet univers visionnaire est pour Blok le seul réel...Jusqu’à la dernière minute de sa vie il a cru à la réalité des autres mondes et à la possibilité de les percevoir, de les entendre, de les voir ; et cela non dans de rares exceptions, mais partout, toujours » (Sophie Laffite, Seghers 1958)

 

Il était l’homme des sons et des visions, des paroles fulgurantes portées par la science de la musique de la langue russe. Il savait faire chanter le vent et les sentiments.

Je ne distingue pas la vie du rêve ni de la mort, ni ce monde-ci des autres mondes.

Il écrivait comme un médium, comme l’un des rares à avoir tendu son oreille sur le ventre de la mère-patrie. Lui qui ne connaissait rien à la musique était pourtant celui sachant transcrire le moindre tressaillement des rides du monde. Il était habité par les rythmes, les mille bruits de la vie et les craquements de la mort. Homme des sons, il les liaient, les faisaient chanter, et savait entendre le bruit obscur de la chute du vieux monde et les clameurs de la révolution.

La tragédie de Blok fut sa fermeture aux sons : « Tous les sons se sont tus. Est-ce que vous n’entendez pas qu’il n’y a plus de sons » dira-il à la fin de sa vie.

Quand la source souterraine se tarira, Blok deviendra muet.

 

Enfermer Blok dans l’enclos du symbolisme russe n’explique pas grand-chose. Il est ailleurs. Il détestait les écoles, les théories, la technique poétique. Tout coule naturellement dans ses vers. Tout est aérien et suspendu. La forme l’indiffère. Mais il est musique et sons : « Un poète, c’est un porteur de rythmes ».

Sa poésie a passé les lignes de démarcation entre les mots.

Toute l’œuvre de Blok tient en trois volumes et deux ou trois autres poèmes.

« Tous mes vers écrits depuis 1897 peuvent être considérés comme un journal intime »

Elle porte en sa chair sa passion pour la poésie de la terre russe, la beauté de l’Inconnue, celle aussi de la Belle Dame. Et aussi son éthique, sa quête qui se brisera.

Ce lyrisme, cette quête de la musique intérieure et de la musique des mondes, poussés à une telle pureté ne se retrouve que chez Rilke. Le même reproche de préciosité dans les poésies du début peut leur être adressé. La même lumière infinie de la maturité leur est commune.

La poésie de Blok est étrange, obscure souvent. Il faut tendre l’oreille pour que ce flou qui coule dans ses vers vienne à vous. Tout est insaisissable, léger, car cela vient d’ailleurs, du fond de territoires d’autres mondes, d’étranges visions, de musiques irréelles. Orphée qui ne serait pas allé chercher Eurydice, mais la musique d’au-delà des fleuves noirs. L’homme « aux yeux si clairs » est le poète de l’indécis : reflets, brume, nuit, étranges sommeils, rêves en lambeaux donnent à ses vers cet entre-deux mystérieux. Le réel n’est qu’un lointain nuage. Un vent froid, des nuits en velours dangereux, des brouillards passent dans ses vers. La poésie de Blok est à mi-chemin entre les ténèbres et les douceurs de l'infini.

Les mots de Blok semblent parfois des corbeaux sur la neige. Une transcription d’une attente qui nous est inconnue. Ce sont des « hymnes oubliés » qui veulent nourrir le monde.

« Toute poésie est un voile étendu sur la pointe de quelques mots. Ces mots-là brillent comme des étoiles. C'est à cause d'eux qu'une poésie existe... » (Lettre de Blok du 21 décembre 1906)

Les traducteurs de Blok parlent de sa langue à la fois très simple et très obscure, de son attachement aux traditions et à sa radicale nouveauté. Et sa musique ne peut être entendue qu’en langue russe : Ce voile flou qui monte comme brume de sa poésie est une fumée vers le ciel. Blok est avant tout mystique. Il écrivait des vers qui lui échappaient, car il ne semblait être que le transcripteur de forces qui le dépassaient. Il lui revenait de mettre tout son génie des sonorités, des rythmes, des mètres pour s’acquitter d’une sorte de mission sacrée. Il est un arc tendu vers l’obscur.

« Parvenue à sa limite la poésie se noiera probablement dans la musique » (Blok, Carnets)

La poésie de Blok est allée à ses limites, c’est nous qui coulons dans son fleuve.

 

Ton nom - un oiseau dans la main,

Ton nom - sur la langue un glaçon.

Un seul mouvement de lèvres.

Quatre lettres.

La balle saisie au bond,

Dans la gorge un grelot d'argent.

.....................

Ton nom - le baiser sur la neige.

Gorgée d'eau bleue qui sourd, glaciale,

Avec ton nom - le sommeil est profond (Marina Tsvétaéva, 15 avril 1916 Extraits du cycle Poèmes à Blok, Traduction Christian Mouze).

 

L’épitaphe de John Keats, « Ici repose celui dont le nom était écrit dans l'eau », pourrait être aussi la sienne.

Et Blok s'en va rejoindre la neige, cette neige qui est son jour, sa nuit, la lumière emprisonnée, et où tout peut s'inscrire dans ce blanc au cœur de cette lumière. Ce blanc qui est son obscurité.

 

M’en allant dans les ténèbres de la nuit…

Je te salue doucement (11 février 1921)

 

Sources :

 

Alexandre Blok Sophie Laffitte, Poètes d’Aujourd’hui, Seghers 1947

Alexandre Blok et son temps, Nina Berberova, Actes Sud, 1991

Alexandre Blok, Le Monde Terrible Pierre Léon, Poésie Gallimard, 2003

Claudia Dumont, Le symbolisme russe : Alexandre Blok Faculté des lettres Université de Laval, automne 2001

 

Gil Pressnitzer

 

Sources : Esprits Nomades

Alexandre Blok, Алекса́ндр Алекса́ндрович Блок
Alexandre Blok, Алекса́ндр Алекса́ндрович Блок
Alexandre Blok, Алекса́ндр Алекса́ндрович Блок
Alexandre Blok, Алекса́ндр Алекса́ндрович Блок
Tag(s) : #Livres de poésie, #Poésie russe

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