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GUEIT, le héros de La Revanche

GAZETTE DE PARIS Le cœur humain ne perd jamais ses droits. Au milieu des préoccupations graves de la politique, tandis qu'à l'intérieur toutes les passions sont déchaînées et qu'au dehors le canon tonne en Europe et en Asie, un trait d'héroïsme, accompli par un obscur mécanicien, a mis tous les cœurs en émoi. Le Figaro, sachant qu'il peut en toute circonstance compter sur la charité de ses lecteurs, a ouvert une souscription pour les victimes de la Revanche. Si c'était à recommencer, nous l'appellerions la souscription Gueit, pour attacher le nom du héros aux bienfaits de nos lecteurs et pour mieux en préciser le caractère.

En présence du sinistre de la Revanche, nous avons tous éprouvé la même émotion. Après le premier élan de la pitié pour tous, nous avons été saisis d'admiration pour le héros qui, au sacrifice de sa vie, a prévenu des malheurs plus grands encore. On ne peut songer au mécanicien Gueit sans être remué jusqu'au fond des entrailles; cet homme, obscur de son vivant, descend dans la tombe le front ceint d'une couronne de lauriers on ne sait pas s'il faut plaindre son trépas ou l'envier. Mourir ainsi en gravant à jamais son nom dans les cœurs, ce n'est pas mourir. Pour le vaillant Gueit, la vie semble commencer depuis sa mort. Enfouie de son vivant dans la salle des machines, cette grande âme aurait disparu sans laisser de trace, la catastrophe de la Revanche ne nous l'avait pas fait connaître. Je ne crois pas qu'on paie trop cher delà vie une gloire si belle ; pour Gueit la tombe n'est pas le trou béant qui nous fait peur: c'est un piédestal sur lequel plane désormais la renommée de ce glorieux artisan. Mourir ainsi, c'est la solution de l'éternel problème de l'âme immortelle; tandis que le corps se consumait dans la vapeur bouillante, le nom de Gueit s'élançait radieux dans la postérité, commandant le respect et l'admiration.

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Presque tous nos lecteurs ont dû visiter une chambre des machines dans un port de mer. Cette tournée fait partie du programme de tout train de plaisir. Rien de plus coquet qu'une machine au repos, fraîchement astiquée, reluisante comme un joujou en acier. Les mécaniciens ont fait un brin de toilette 'pour courir la ville; ils vous expliquent de leur mieux le fonctionnement de la formidable machine; l'escalier étroit qui conduit à la chambre et où on a de la 'peine à se tenir en équilibre est glissant comme le parquet d’une salle de bal; c'est un spectacle curieux et agréable; tulle part la trace d'un danger possible; on s'en va rassuré à jamais et se disant qu'un voyage en pleine mer n'est pas plus redoutable qu'un tour de lac au bois de Boulogne.

Mais quand le monstre s'ébranle, le spectacle change. L'hélice, mise en mouvement, fait tressaillir le bâtiment d'un bout à l'autre la chambre des machines devient un gouffre terrible; les grognements souterrains de la machine, le sifflement de la vapeur, les lueurs des fourneaux qui s'ouvrent à tout instant pour dévorer le charbon, quel spectacle infernal 1 Dans le gouffre, on aperçoit des hommes à moitié nus, noirs comme des diables, la peau roussie par la chaleur, desséchés comme des momies par l'effroyable température à laquelle se mêle l'odeur nauséabonde du charbon et de l'huile ces hommes vont et viennent avec une entière tranquillité, dans cette chambre où vous ou moi nous ne résisterions pas cinq minutes à l'asphyxie. Tantôt noyés dans l'ombre, ils glissent comme de noirs fantômes à travers les machines terrifiantes; tantôt éclairés par le feu du fourneau qui s'ouvre, on croit les voir s'agiter dans les flammes; pour un maigre salaire, ces hommes passent leur vie dans cet enfer. Figurez-vous maintenant une explosion dans cet étroit espace. Les éclats de la chaudière mitraillent les mécaniciens et les chauffeurs en même temps que la vapeur bouillante fait son œuvre. C'est la mort par le fer, le feu et l'asphyxie à la fois.

Ce sinistre, heureusement fort rare, a éclaté à bord de la Revanche. L'épouvante est partout. Les hommes d'en bas sont morts; ceux d'en haut se préparent à mourir à leur tour. Les soupapes des autres chaudières sont fermées; à cette première et terrible explosion, d'autres plus effroyables encore vont succéder. Si parmi tous ces hommes épouvantés il ne se trouve pas un héros qui consente à descendre dans la tombe ouverte à ses pieds, si, avant son dernier râle, il n'a pas le temps d'ouvrir les soupapes, tous sont perdus. Pour ce héros, pas de chance de salut, il n'a pas, comme le soldat qui monte à l'assaut, la consolation que toutes les balles ne frappent  et que toutes les blessures ne sont pas mortelles; pour celui-ci, la mort est certaine: peu lui importe sa vie pourvu qu'il sauve ses camarades. C'est beau, c'est grand, c'est noble; ce qu'il y a de vraiment divin dans la créature humaine se révèle dans de pareils actes; tout ce que nous tenons de la boue d'où nous sortons, disparaît; l'égoïsme s'efface la peur de la mort n'existe plus; les petits intérêts de la vie s'éclipsent- devant la pensée d'un grand devoir à accomplir;* l'abnégation, le dévouement, le sacrifice font tout à coup d'un humble artisan une figure grande et belle. Dans le corps, meurtri par le travail, de ce modeste mécanicien on découvre tout à coup la belle âme d'un héros; il court au-devant de la mort la plus effroyable, le front entouré d'une auréole impérissable; pas de salut possible; cet ennemi terrible n'est pas fait de chair et d'os, comme l'autre qu'on aborde sur le champ de bataille, au bruit de la fusillade qui enivre, exalté par la vue du drapeau qui flotte dans la fumée des combats; l'homme sait d'avance qu'il est perdu; il n'espère de la mort qu'un sursis de quelques instants, juste le temps d'ouvrir la soupape et de sauver la vie des autres.

Gueit est mort de cette mort admirable son action d'éclat date d'hier, et déjà, par la grandeur du sacrifice, elle nous semble légendaire, comme les exploits des héros de l'antiquité. Il faut que le nom de Gueit survive dans les mémoires. S'il en était autrement, la honte d'un tel oubli retomberait sur nous, qui n'aurions pas su l'empêcher. La mort de Gueit nous impose deux devoirs le premier consiste à prendre sa place auprès de ceux dont la vie dépendait de la sienne; le second, à rendre un hommage durable à la mémoire de ce vaillant homme. Nous ne doutons pas un instant que la municipalité de l'endroit où naquit le courageux mécanicien, fera son devoir pour transmettre son nom aux générations à venir; il faudra inscrire le nom de Gueit et le récit de sa mort héroïque, sur une plaque commémorative, qui sera placée sur la façade de la mairie. On peut espérer que la municipalité payera cette dette à la mémoire de Gueit, mais au cas où ce voeu qui répond certainement au sentiment de tous ne serait pas exaucé, on pourrait prendre sur la souscription une somme modeste pour rendre à la mémoire du vaillant mécanicien ce suprême hommage auquel elle a droit, la commission qui aura à s'occuper de la répartition des secours, décidera ce qu'il y aura à faire.

On sait que le Figaro choisit les commissaires dans les rangs des hommes qui, par leur situation, sont en mesure de juger à quelle part de sympathie les intéressés peuvent prétendre. Pour la souscription Gueit, il conviendra donc de choisir les commissaires parmi les marins il n'est pas un de nos braves officiers qui refuserait de concourir à cette œuvre de charité et de justice; ils tomberont certainement d'accord sur un point, à savoir: qu'en première ligne, on aura a s'occuper de la famille de Gueit, non de cette famille de rencontre qui surgit tout à coup quand il y a un héritage à récolter, mais de celle que l'héroïque mécanicien a soutenue et que sa mort peut exposer à la misère. A l'heure présente nous sommes encore sans renseignements à ce sujet; si Gueit laisse une femme et des enfants, il faut leur assurer le pain quotidien s'il était le soutien de vieux parents, il nous faudra religieusement continuer son œuvre. Certes nous voudrions soulager toutes les infortunes, mais la charité même a des limites, et faute de pouvoir venir en aide à tous, ne vaut-il pas mieux concentrer nos efforts pour assurer l'existence de ceux que la mort du héros de la Revanche peut laisser dans la détresse? Ce premier devoir accompli, la commission verra ce qu'il y a à faire pour les autres victimes; elle jugera souverainement, car si le Figaro prend dès aujourd'hui la liberté de faire connaître son opinion, il n'entend point l'imposer. Nous voudrions aussi que tous les secours fussent donnés au nom de Gueit, afin que l'ombre du vaillant mécanicien planât sur cette œuvre de charité, inspirée par le magnifique dévouement du pauvre homme qui n'est plus là pour voir de quelle vénération sa mémoire est entourée. C'est un dernier hommage à rendre à une belle âme en même temps qu'il est utile de prouver que le souvenir de ceux qui se sacrifient si noblement pour leurs concitoyens, ne s'efface pas sous l'indifférence des survivants. La souscription Gueit sera close dans quelques jours; nous ferons aussitôt connaître à. nos lecteurs les noms des commissaires; leur premier acte sera sans doute de voter des remerciements à tous ceux qui auront déposé leur obole à nos guichets. Quant à nous, nous n'osons plus insister sur la générosité de nos lecteurs de crainte de tomber dans les redites; nous savons de longue date qu'une grande infortune peut toujours compter sur leur grand cœur. Albert wolff.

 

VENDU AU BENEFICE DE LA FAMILLE DU HEROS

GUEIT

(Le Héros de la REVANCHE)

NICE

IMPRIMERIE ET PAPETERIE ANGLO-FRANÇAISE MALVANO & C°

(ANCIENNE MAISON CAISSONET MIGNON)

62, rue Gioffredo, 62

1877

GUEIT

Ce n'est pas l'onction de l'ardente bataille

Qui l'a sacré héros et martyr, celui-là ;

Nul épique Austerlitz sur son front ne brilla.

Qu'importe ? C'est un brave. Il est de votre taille,

Vous tous qui combattiez jadis les grands combats !

Beau parmi les plus beaux, son nom parle à la lyre,

Le flot le dit au flot, la grève le soupire,

La brise le gémit tout bas.

C'était l'heure où le jour, descendant des collines,

Étend sur les prés verts ses fluides réseaux ;

Au zénith tournoyait une troupe d'oiseaux.

Jusqu'aux monts par instants des effluves salines

Montaient. On entendait vaguement retentir

Je ne sais quels frissons charmants parmi les ondes ;

On avait retiré les ancres et les sondes,

Et la Revanche allait partir.

La Revanche! — un grand nom, un nom cher à la France,

Et qui devrait toujours protéger et bénir; —

Joyeux, insouciant du terrible avenir,

Le beau navire ouvrait sa voile à l'espérance.

Ses gigantesques flancs s'ébranlaient par degrés,

Brisant sous leur effort mille vagues'' hautaines ;

L'aurore, aux cheveux d'or, caressait ses antennes ;

Le vent chantait dans ses agrès.

Soudain, — les destins ont de ces coups de tonnerre

Qui semblent un soufflet sur la face de Dieu, —

Devant ces flots d'azur et devant ce ciel bleu,

Le trépas apparaît, hideux tortionnaire ;

Écoutez ces sanglots et ces râles. Voyez

Ce rouge entassement d'effroyables blessures,

Ces membres dispersés, marbrés d'âpres morsures,

Tordus, déchirés, foudroyés.

De la vapeur traîtresse affreuse perfidie!

Vingt cadavres déjà gisent dans l'entrepont.

Partout le désespoir au désespoir répond.

L'un cherche d'une main -calcinée et roidie

A réunir les chairs de ses flancs mutilés ;

L'autre soutient d'un bras son crâne qui s'entrouvre.

Cinquante agonisants, sous le sang qui les couvre,

Hurlent, de douleur affolés.

Alors d'un coin obscur du funèbre navire,

On vit dans la fumée un fantôme surgir.

C'était Gueit ! Comprenant que l'on pouvait agir

Encore et colleter l'élément en délire,-.

Il marche droit au coeur du déluge brûlant ;

Impassible, il s'avance. Il ouvre la soupape

Et meurt. Un dernier jet, en mugissant, s'échappe,

Dardant.sur lui son flot bouillant.

Mais son oeuvre était fait. — La vapeur dévorante

Soumise enfin, suspend son travail destructeur ;

Grâce au sublime élan de ce vaillant dompteur,

Ses frères, il le sait, vivront.-— La nef errante

De stupeur, un instant, parut s'anéantir,

Tandis que sous le pont, dans les lueurs sanglantes,

Des matelots pressaient entre leurs mains tremblantes

Le corps vénéré d'un martyr. .

Et puis tout disparut clans la brume livide.

Jour sinistre ! Songer que ce même élément,

Qui sème le trépas et l'épouvantement,

Tout joyeux et tout fier de sa tâche homicide,

Au front des cieux vermeils bercera son essor!

Les rayons du couchant coloreront sa frange,

Et les bardes viendront, sur quelque rhythme étrange,

Chanter le beau nuage d'or.

Quand le soir descendit sur la nef en ruines,

Au loin régnait le deuil, le silence et la mort ;

Des pêcheurs attardés, qui regagnaient le port,

Aperçurent au loin, dans les vagues bruines,

Un immense débris se mouvoir sur les eaux :

C'était le noir vaisseau qui, troué comme un crible,

Fuyait. Quant au héros, ce n'était, — rêve horrible ! -

Qu'un peu de chair et quelques os !

II

Dors, victime sacrée, ô grande âme stoïque,

Fils vaillant des Suffren, des Colomb, des Jean Bart,

Toi dont l'extase emplit le suprême regard!

Notre pensée auprès de ton ombre héroïque

Veillera. Dors en paix. Tu ne seras pas seul,

Hélas ! car nous n'avons point fermé l'ossuaire !

— Dors, ayant notre amour, ô martyr, pour suaire,

Héros, ta gloire pour linceul !

Que nul regret là-haut n'attriste ton ivresse !

La France de tes fils gardera l'avenir;'

Ils vivront, abrités dans ton grand souvenir,

Fêtés, chéris de tous, Et jamais la détresse

Ne viendra s'arrêter près de ta veuve en pleurs.

Et quand ils seront grands, tes quatre petits anges,

ils entendront nos voix célébrer tes louanges, .

Nos luths consacrer tes douleurs.

Nice, le 28 mai 1877.

FABRE DES ESSARTS.

La frégate à vapeur La Revanche fut lancée le 28/12/1865 à Toulon, son port d’attache. Elle fit partie de l’escadre du Nord pendant la guerre de 1870. Elle appareilla de Toulon le 17/07/1870 pour Mers el Kebir (déjà !), Cherbourg, et l’archipel d’Heligoland en mer du Nord.(nota : à son bord servait le jeune Savorgnan de Brazza)

Le 20 mars 1871, elle était de retour à Toulon.

Le 15 mai 1877, une explosion se produisit à l’appareillage qui causa 26 morts et de nombreux blessés.

A Toulon, un odonyme, « rue Gueit » entre l’avenue de la Résistance et l’avenue Médicis évoque le nom d’un mécanicien victime de la catastrophe.

Claude-Louis Gueit, né à Cuers, était âgé de 35 ans et comptait déjà 21 ans de services. Il était deuxième maître mécanicien de première classe et à la veille d’être nommé premier maître. Au cours de cette explosion, Gueit se plongea dans la vapeur brûlante qui venait de tuer une vingtaine d’hommes pour fermer les soupapes d’arrêt, sauvant tout à la fois, d’autres matelots et le bateau. Il périt « bouilli » comme l’indique un journal de l’époque. Il laissait 4 orphelins, dont Auguste le père de mon grand-père. (avec nos remerciements aux archivistes de la famille)

La Revanche
La Revanche
La Revanche
La Revanche

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