Je t’imagine mon arbre
Je t’imagine mon arbre mon beau platane
sur la place où tout a changé
Le soleil fouille nos brins de vie
y reconnaît des brouillons de destins
tracés à la craie blanche
Les fenêtres ouvertes nous regardent
indifférentes
Le bleu du ciel
s’écoule peut-être dans nos veines
sans un cri
Les oiseaux qui retournent sans cesse au platane
donnent l’alerte
En face l’école fermée en été nous prévient
Nous jouons et nous savons que nous ne jouons pas
que le sérieux l’emporte
que l’avion là haut
trouant le ciel
sait parfaitement ce qu’il fait
Notre cour est clôturée par le soir
par les paroles des adultes
par la chaleur que relâchent les murs
par le chœur des oiseaux qui s’apaise
Juin dépose son buisson de feu
ses explosions de Saint Jean
son éternel midi
même à minuit
Nous vivons de l’écorce de l’arbre
des pignons nourriciers
de l’eau fraîche à la gargoulette
Nous avons pris le ciel dans un mouchoir
maintenant nous regardons la mer
à moins que ce ne soit elle
qui nous regarde
mon beau platane
qui cherchait loin
sous terre
le sens de ce que nous gravions sur ton front
le cœur percé d’une flèche
dans un coup de tonnerre
mon beau platane
qui nous voyait
suspendus à la charrette du marchand
le petit poney soulevé en l’air
sous les rires mélangés aux jurons
La colline était ce grand espace
beaucoup plus vaste que le monde
où les cheyennes cachés derrière les rochers
nous guettaient
dans la chaleur, nous étions descendus de monture
et avancions prudemment en silence
La nuit était cette grande
descente de cailloux
de vers luisants
et d’étoiles invisibles
qui nous frôlaient de leurs cheveux
Nous étions encore mobiles
impatients de nature
ayant ouvert à fond
le robinet du temps
sans nous en rendre compte
Nous passions du jour à la nuit
du soleil à l’ombre
du jeu à la vie
sur un seul pas
nous n’avions pas besoin de comprendre le monde
Nous étions le monde
aux transistors aux hula-hoop
une petite armée
en marche vers on ne sait trop quoi
Quand l’heure ne passait plus
quand tout était mort
le marchand ambulant
ramassait les piécettes des femmes
contre des pains de glace
Et la sirène de l’arsenal
vrillait le sommeil
des insectes
Sur la terrasse
entre voisins
qui se parlaient
nous jouions aux billes
d’un mur à l’autre
Le soir
semblait porter son ombre
bien au-delà de nos vies
Le rouge des tomettes celui des lèvres et du sang
dans la crinière du soleil
le rouge qu’on espérait jamais ne voir battu par le noir
son frère d’armes
plus haut la lune
donnait un baiser de diamant
à la terre
agenouillés les pins priaient leur dieu imaginaire
partageant l’encens de leur cérémonie
Nous nous taisions parfois
d’un seul coup comme les oiseaux
les voix maternelles : les enfants, qu’est-ce qui se passe ? On ne vous entend plus !
Là-haut, il n’y avait pas de fontaines
Il fallait que les paroles
puisent l’eau des cailloux
Nous comptions les billes
comme des étoiles
nous n’en aurons jamais fini
Peut-être avions nous l’impression
que le monde tournait sous nos pieds
ça ne m’est jamais arrivé depuis
Les petits murs de pierre
où le soleil et l’ombre
partageaient complices
le silence l’après midi
l’espace de l’allée du jardin
contenant la formule du ciel
Nous ne connaissions pas encore
la course du soleil
sa géométrie des jours et des nuits
l’éternité durait une seconde, une seconde l’éternité !
Aux fenêtres la symphonie du linge
des couleurs des paroles et des cris
la vie simple s’affichait
sur le blog de la rue
Il y avait le figuier
et la vigne qui s’accrochait à la tonnelle
et la grosse mère lapine
toute blanche avec ses yeux rouges
et les persiennes vertes
qui défiaient le temps
Nous n’avions pas ce sentiment
que tout allait passer
que le monde tournait
puisque nous tournions
petits danseurs
au même rythme entraînant
que lui
Je t’imagine mon arbre mon beau platane
sur la place où tout a changé
Seras-tu encore là
pour que les cow-boys attachent leurs chevaux
et les indiennes gravent des flèches dans leur cœur ?
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