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Comment on devient poète ?

Chapitre 1

« C’est la faute à Baudelaire, c’est la faute à Cocteau »

Le premier poète que j’ai vraiment aimé, c’est Charles Baudelaire. J’avais entre 15 et 16 ans. Je le trouvais moderne. Baudelaire est le premier poète urbain, le premier poète des villes.

Sa vie m’avait ému, sa révolte, ses démêlés avec sa famille, l’humiliation de sa mise sous tutelle (un génie, sous tutelle !), et sa poésie à l’image de sa vie, sans compromis, pleine d’odeurs et de sens et de sensualité. C’est un poète intelligent, critique d’art, de musique, traducteur d’Edgard Allan Poe, plein de révolte métaphysique, et déjà du et des siècles suivants. Il m’a fait sentir l’extraordinaire pouvoir d’expression de la poésie et définitivement comprendre, avec la censure des Fleurs du mal, que la poésie, ce n’était pas pour les enfants, mais qu’elle se pratiquait entre « adultes consentants ».

Le deuxième poète qui m’a beaucoup marqué, c’est Jean Cocteau. Par hasard, j’avais acheté "le cap de bonne espérance", dans la belle collection nrf Gallimard. J’avais encore du mal avec les textes du 20ème siècle. Le poème est dédié à Rolland Garros, aviateur, et sa mise en page est aérienne.

Il y avait une préface : Jean Cocteau et la guerre de 14 et tous ses compagnons morts lors d’un combat, lui seul rescapé, lui fantôme dans le monde. La poésie est aussi la langue des morts qui ne sont pas encore morts, un pont suspendu entre le royaume des morts et celui des vivants. Jean Cocteau mélangeait toujours les deux mondes, celui du quotidien, des restaurants, des pneumatiques, des ascenseurs et l’autre, plus léger, celui des anges comme l’ange Heurtebise (une marque d’ascenseur). Il laissait entrer aussi dans ses pièces, récits poèmes, films, des modèles de faits divers, en les transformant (la mort d’Isadora Duncan, son écharpe prise dans le moyeu de sa voiture). C’était fascinant.

Alors, je me mis à lire beaucoup de ses textes que j’allais chercher à la vieille bibliothèque de Toulon. Cocteau a écrit beaucoup sur la condition du poète (car tout ce qu’il a fait, peintures, dessins, poteries, vitraux, décors, pièces, films, et poèmes, j’en oublie , tout a toujours été affaire de poésie, ce tour de cartes exécuté par l’âme, comme il disait.

Je n’ai jamais pris Jean Cocteau pour un dilettante, ou un poète superficiel. C’était un poète du mystère, des coïncidences et du hasard. En mélangeant les deux mondes, il nous faisait comprendre de quoi nous étions fait. Un petit tas de terre, un bout d’étoile fêlée au coin du front.

Mais ceci n’était encore rien à côté de ce que j’allais bientôt découvrir !

Comment on devient poète ?

Chapitre 2

« La mansarde »

Je me souviens de l’été 66 et d’Hélène, beaucoup moins de l’été 67. A la rentrée, en 1ère à l’institution religieuse Sainte Marie, « les révérends pères marxistes », ainsi que nous les appelions, eu égard à leur implantation à La Seyne sur Mer, fief communiste aux chantiers navals encore très actifs, j’avais le sentiment que le temps ne passerait jamais, et qu’une éternité d’ennui gisait devant moi, avant la liberté : car la liberté ne pouvait être qu’hors de cette école.

Il s’était passé quelque chose : j’écrivais, en secret bien sûr, et j’avais le sentiment que c’était quelque chose d’important. J’allais avoir 16 ans et bien sûr on écrit à cet âge là, des journaux intimes (il n’y avait pas de blog), des poèmes.

Je ne rimais pas, j’écrivais des choses tendues, un peu électriques, violentes qui ne cherchaient pas à faire sens, mais à montrer une énergie.

Je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire, mais c’était là, cela ne ressemblait à rien et il fallait bien que je dise : « oui, c’est moi qui fait ça ».

Dans le même temps, nous fûmes entraînés dans une histoire étonnante pour notre jeune âge.

Qui avait commencé ? Eric ? Edmond ? Yves, mon frère ?

Une décision collective des ces trois amis d’un an plus âgés que moi ? la décision était la suivante, nous allions créer à Toulon un groupe de peintres, poètes, musiciens, et autres artistes, sous le nom de la mansarde (Eric, disposait d’une chambre de bonne mansardée, au dessus de l’appartement de ses parents, rue Peiresc, en face du jardin), et ce groupe produirait des œuvres qui, en inondant la ville, mettrait la culture au centre de toutes les préoccupations, ce qui dans cette cité provinciale mariée à la Marine, pouvait ressembler à une révolution.

Un curé ami de la mission diocésaine rue Chalucet, voulut bien dupliquer sur sa ronéo catholique, apostolique et romaine le tract qui invitait tous les artistes à nous rejoindre. Sans plus attendre, nous l’avons distribué dans la rue, au « faciès », en essayant de repérer les personnes qui nous semblaient avoir toutes les qualités requises : en général, la veste de velours, les cheveux très longs, et la guitare constituaient des signes tout à fait favorables.

Tous les looks sortant de l’image traditionnelle telle que nous nous la représentations étaient également des candidats potentiels.

Ca a parfaitement fonctionné.

En moins de huit jours, le groupe était formé et les premières discussions commençaient à la mansarde.

Edmond peignait, Eric écrivait et affirmait ses ambitions (cet ami qui souffrit beaucoup dans sa vie et qui en fit souffrir aussi beaucoup, affichait des ambitions littéraires. A la fin de l’année, il décrochait 20 au bac à l’oral de Français. Il s’est peu à peu perdu dans la vie, dans l’alcool, dans la drogue, et dans ses difficultés d’aimer. Il s’est pendu dans un village de Provence), mon frère était musicien depuis longtemps déjà (il avait commencé à apprendre la musique avant de savoir lire) et d’autres nous avaient rejoints : deux frères peintres de la Seyne sur mer, des étudiants des beaux-arts, des lycéens peintres, un poète qui admirait Eluard, des voyageurs (à l’époque, la mode c’était de partir de Toulon en stop et d’aller le plus loin possible en Afrique) et moi, qui très timidement, disait : « j’écris » !

Cette année 67/68 fut une véritable année d’initiation. Fin 67, nous ne pressentions pas ce qui allait venir, mais tout, dans nos rêves, dans nos comportements, montrait déjà que nous étions passés de l’autre côté et que nous n’avions aucunement l’envie de revenir !

Comment on devient poète ?

Chapitre 3

« Châteauvallon »

A cette époque (année scolaire 1967/1968), le site culturel de Châteauvallon, à Ollioules près de Toulon était un projet en cours de réalisation par ses deux fondateurs Henri Komatis et Gérard Paquet. Gérard Paquet était professeur d’anglais, chez les « révérends pères marxistes » (voir article précédent). Est-ce en raison de cela, ou par autre motif, nous nous y rendions souvent le dimanche, à pied (quelques kilomètres depuis le centre de Toulon). Certains, dont je ne faisais pas partie, aidaient à porter les pierres pour construire le théâtre grec dont le fond s’ouvrait sur la rade de Toulon. On devait nous trouver sympathiques, et l’esprit du lieu qui se voulait accueillant pour les artistes, avec des projets de résidence, nous inspirait.

Toujours est-il que fut négociée, gratuitement dans ce lieu, l’organisation de la première manifestation artistique de la mansarde. Le groupe s’était étoffé. Il y avait là suffisamment de peintres, poètes, photographes et musiciens pour se lancer dans l’aventure.

Moyenne d’âge, moins de 18 ans à une époque où la majorité était à 21. Il me semble que sur le plan pratique, les responsables de Châteauvallon s’étaient un peu inquiétés de notre situation juridique. Peut-être même que le mot « assurance » avait été prononcé, étrange vocable qui n’avait provoqué aucune résonance chez les « artistes » membres de la mansarde.

Avec le recul, c’est assez amusant de constater que bon nombre de ces touts jeunes « créateurs » ont fait une carrière professionnelle ou au moins, ont fait un peu plus que du simple amateurisme. (Je pense à Serge Plagnol, à Alain Gambin, à mon frère Yves). Il arrive quelquefois, qu’une génération se retrouve, comme s’ils s’étaient tous attendus et donné le mot.

La manifestation artistique eut lieu en avril 68, pendant les vacances de Pâques. Châteauvallon avait bien fait les choses : un vrai vernissage et le soir, dans la salle de la partie Château en restauration, musiciens et poètes avaient joué et déclamé.

C’était une émotion très forte, car entre nous, nous ne connaissions pas tout ce qu’écrivaient les autres et il est plus dur de dire ses textes devant des gens qu’on connaît que devant des inconnus. Ainsi, c’est toi qui écris ça ! A côté, le blog, ce n’est rien du tout. Un poète qui dit ou qui publie se met en jeu : c’est une lettre d’amour qu’on écrit à tout le monde, et c’est un secret qu’on dit à l’oreille de chacun. Comment ne pas parler plus haut que soi, comment faire que ce murmure si personnel, puisse un moment rejoindre le lit universel de la conversation des hommes ?

Quelque chose nous avait aidés. Nous connaissions un gitan musicien qui jouait toute la journée sur le carré du port en regardant la mer. Il ne faisait pas la manche, ne réclamait pas d’argent. Il jouait. Chez les gitans, jouer c’est une fonction, on ne lui demandait rien d’autre et il rentrait le soir chez les gitans pour dîner et dormir et jouer encore un peu.

On lui avait proposé de venir jouer pour notre manifestation à Châteauvallon. Il avait accepté avec plaisir en nous demandant s’il pouvait amener un ou deux collègues ? Bien sûr !

Chez les gitans, les amis des amis sont des amis et ils étaient le soir aussi nombreux que nous !

Mais leur tranquille assurance, la joie d’être ave nous, leur sens de la musique (ils s’adaptaient à tout), leur écoute, leur respect nous donnèrent une totale confiance. Pour la petite histoire, et il n’y a peut-être pas de lien, Châteauvallon a organisé pendant plusieurs années une fête gitane, dont nous fûmes, par hasard, les initiateurs.

La fête dura longtemps et, pour certains que leur jeunesse n’avait pas encore prévenus de la traîtrise de certains mélanges, s’acheva dans une certaine confusion.

Qu’importe, même si le temps enjolive ce récit, c’était nos débuts et un vrai début. Oui, l’art allait sauver le monde !

Le lendemain matin, je partais à côté de Grenoble donner un coup de main à une équipe de chantier bénévole qui œuvrait à insonoriser un réfectoire. Compte tenu de mon savoir faire de bricoleur, je ne participais pas à grand-chose, sauf à leur donner le moral. Le stage se termina par une fondue savoyarde et ce fut ma première cuite (légère)

En même temps, ce que nous avions fait à Châteauvallon paraissait tellement irréel, éloigné des habituels centres d’intérêt de mes camarades que je me demandais bien si je pouvais en parler.

La poésie est un secret.

Comment on devient poète ?

Chapitre 4 (1ère partie)

« La poésie doit avoir pour but la vérité pratique »

Mai 68 nous submergea. Depuis que le groupe s’était étoffé et que les relations d’Eric avec ses parents s’étaient un peu tendues, nous n’avions plus de local. Il avait été décidé dans un premier temps d’établir le QG dans un café du port (il était entendu que les « artistes » se rencontraient dans les cafés, comme à Montmartre, à Montparnasse ou à Saint-Germain). Le hasard, mais -existe-t-il vraiment un hasard- voulut que nous choisissions le Neptunia, un des premiers cafés sur le quai, au patron rigolard, et peuplé d’étranges personnages.

Jeannot, le patron, se demandait lui-même pourquoi tous les « jobards » s’étaient donné rendez-vous chez lui. C’était un fan de football et il supportait l’OM. Que ce soit à l’époque de Skoblar et Magnusson, puis de celle de Paulo Cesar et Jairzinho, il rejouait derrière le bar les moments forts des bleus et blancs et il virevoltait à la brésilienne avant de crier « Goal !!!!!!! »

Certaines de ses maximes sont restées célèbres comme « 50 pastis par jour, qu’est-ce que c’est pour un homme qui travaille ? » ou « tu veux faire de la politique ? Dis-toi bien que tu ne pourras pas rester propre ! » et encore « En ce moment, il vaut mieux travailler à la sorbe (à l’arsenal, le sorbier est un arbre qui ne travaille pas) qu’être diplomate : soit tu te fais arrêter avec la valise pleine de haschich, soit tu te fais enlever par les tupamaros ! »

Le juke-box était plein de disques de jazz (Art Blakey, Charlie Parker), il y avait quelques trafiquants d’armes, des escrocs, des fous de jazz dont un qui s’habillait à la mode « hip » (versus square) des USA, quelqu’un qui avait vu 27 fois West side story et qui entrait en dansant, des joueurs de rugby, des artistes peintres, des gens qu’on n’a jamais vus travailler et qui trouvaient que vivre c’était déjà pas mal, d’excellents musiciens qu’on retrouve dans les festivals, des gens qui vivaient sur des bateaux, des voyageurs, et d’autres un peu maigres qui déclaraient énigmatiquement qu’ils avaient connu des hivers torrides dus à des avalanches de blanche, des poètes , des retraités, des joueurs de cartes au vu et au su de tous…et nous.

Mai 68, le Rugby Club Toulonnais était en finale du championnat de France. La ville était pavoisée de drapeaux rouges et noirs, couleurs du club.(le rouge pour naître à Barcelone, le noir pour mourir à Paris, chantait Ferré). D’immenses manifestations rassemblaient les ouvriers venus à pied de la Seyne sur Mer en passant par l’Escaillon, Lagoubran, Le Pont du Las, ceux de Toulon, de l’Arsenal et les fonctionnaires des finances, des postes et les cheminots, les gars de l’équipement, les filles de l’Hôpital, et les lycéens, tout ce flot de drapeaux rouges, où seuls quelques « noirs » lycéens émergeaient, se dirigeait vers la place de la Liberté où devait se tenir le meeting unitaire et démocratique.

Devant la foule qui retenait son souffle à l’aplomb du soleil de midi, le leader CGT prenait pour la nième fois la parole : « Camarades ! Je viens vous apporter le soutien de la fédération des Bouches du Rhône ! Après le succès de cette grande manifestation, rentrez calmement chez vous, Camarades, Bon appétit ! ». Le speaker, à regret, alors que les jeunes massés devant l’estrade poussaient leur représentant vers le micro bureaucratique, déclarait : »Mais avant, nous allons passer la parole au camarade lycéen ! ».

A ce moment, je n’avais pas de conscience politique : mais il n’en fallait pas beaucoup pour comprendre ce qui se passait. Visiblement, les camarades lycéens n’étaient pas sur la même longueur d’ondes que leurs glorieux et costauds aînés. Et quand on est jeune et qu’on n’a que les mots, le camarade lycéen, sans doute -parce que j’ai connu Renaud après- issu des comités Vietnam qui fleurissaient partout et appartenant à une des innombrables nuances trotskystes qui formaient l’arc en ciel des supporters de Cuba Libre et du Che, ne chercha pas à faire dans la dentelle : il dénonça pêle-mêle les américains, les profs, les bureaucrates de la CGT, quelques factions trotskystes hostiles, mais réussit cependant, là où ses prédécesseurs avaient échoué, à passer le message qu’il ne fallait pas se démobiliser. C’est le seul discours que les révoltés de 68 pouvaient comprendre et c’était évidemment celui que combattaient ceux que le mouvement dépassait, non seulement par son ampleur, mais surtout par ce qu’il portait de remise en cause des règles du jeu de la lutte des classes.

Paradoxalement, c’est en allant rechercher des éléments désuets du passé (Lénine, Staline pour les maoïstes, Trotski, la théorie des conseils ouvriers, les vieux principes de l’anarchie) qu’on critiquait le mieux cette société de consommation qui venait à peine de s’installer et dont les étudiants les plus lucides avaient compris qu’ils en seraient les faire-valoir, au service de puissances qui échapperaient désormais à la société civile et politique.

La finale du championnat de France de Rugby opposant Toulon et Lourdes, à Toulouse, fut retardée.

Mais elle eut lieu. A l’issue d’un combat valeureux et émouvant, qui se solda par un match nul après prolongation de 9 à 9, la victoire fut attribuée au FC Lourdes (une très grande équipe) au bénéfice des essais. Avec Aldo Gruarin, pilier toulonnais de l’équipe de France, nous regrettâmes longtemps « cette mêlée aux cinq mètres lourdais, je sentais derrière moi la formidable poussée de Jean-Pierre (Mouysset) et d’André (Herrero) ». Mais comme l’avait dit Rosa Luxembourg, lors du soulèvement des spartakistes en Allemagne en 1919, il y a des victoires qui sont des défaites et des défaites qui sont des victoires. Cette défaite là sonnait déjà dans nos têtes comme l’avant goût d’un reflux que nous ne pouvions imaginer.

Comment on devient poète ?

Chapitre 4 (2ème partie)

« Paradise now !»

Les artistes de la mansarde vécurent chacun Mai 68 à leur façon. C’était évidemment de grandes vacances, mais l’intérêt des uns et des autres pour le mouvement différait selon leur sensibilité, ne parlons pas de conscience politique. A côté de ceux qui profitaient de cette « soudaine interruption de l’image », mon frère par exemple jouait sur sa clarinette huit heures par jour, à fond, il y avait ceux qui avaient suivi à la radio (la télé était en grève) les manifestations parisiennes, ceux qui essayaient de se tenir au courant à travers les journaux qui circulaient, ceux qui assistaient ou participaient aux débats (« je ne suis pas d’accord avec toi, Camarade ! »), dans une agitation et un tourbillon d’idées et de mots qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui ! La parole supplantait les média et même si l’utopie, les raccourcis et contresens historiques étaient invités à la fête, la pensée, la discussion, le tâtonnement de l’homme était à l’œuvre, ce qui prouvait que l’homme était debout !

Les grandes grèves eurent aussi un effet inattendu sur notre petit groupe : des artistes toulonnais « montés » à Paris, avaient traversé la France coupée en deux et rejoint le pays natal. Et ils retrouvèrent naturellement le « Nep ». Pierre Tilman, de la revue chorus, Raymond Boni et sa guitare gitane de jazz, Jean-Pierre Le boulch’, peintre pop-art, et d’autres intellos, libraire, plus ou moins révolutionnaires, tous libertaires nous apportèrent des idées nouvelles.

La plus forte, la plus en rupture par rapport à notre première vision de l’art, fut la découverte du « free jazz » et de son univers lyrique, déstructuré, parfois violent.

Nous découvrîmes pêle-mêle Ornette Coleman, John Coltrane, Archie Shepp, Cecil Taylor, et cela cassait beaucoup de nos valeurs esthétiques, car sur ce plan là, somme toute, malgré une certaine audace dans notre recherche, nous étions restés assez classiques.

La violence parfois désespérée de cette musique improvisée collait aussi à l’époque : il y avait là de la révolte et si la situation des noirs américains n’était pas comparable à celle des étudiants français, on pouvait cependant relier toutes les consciences par un unique fil : ce monde peut mieux faire !

Il y avait parfois des fêtes le soir à Saint Mandrier. La joyeuse bande du Nep s’y retrouvait pour des concerts improvisés de « free ».

Cet été 68, le Living Theater de Julian Beck devait jouer « paradise now » au festival d’Avignon. Le spectacle fut interdit en raison de l’atteinte aux bonnes mœurs (certains acteurs étaient nus) et surtout parce qu’il critiquait les valeurs de la société américaine et bien sûr la guerre au Vietnam.

Châteauvallon eut la bonne idée de les accueillir : le Living annonça qu’il jouerait « Antigone » et au dernier moment choisit de représenter gratuitement la pièce interdite.

Nous fûmes plusieurs de la mansarde à assister à ce spectacle fondateur de Châteauvallon et qui reste peut-être comme un record d’audience.

Les acteurs allaient vers le public avec des phrases qu’ils répétaient successivement, puis en chœur et qui se terminaient par des cris. Contre l’argent, contre la guerre, contre le travail aliénant et pour la paix et pour l’amour : paradise now !

Dans le nuit tiède, sur les marches du théâtre en pierre d’où on voyait la mer, au milieu de cette foule amicale d’où émergeaient les corps hiératiques des acteurs, « Paradise now » devenait une réalité ».

Comment on devient poète ?

Chapitre 5

« Fin d’un début et début de la fin »

La rentrée scolaire à l’automne 68 fut morose. Je rentrais en terminale, en lettres, j’avais abandonné les études scientifiques, notre groupe n’existait plus en tant que tel, mais chacun conservait ses réseaux d’amitié.

A partir de là, (mais c’était sans doute déjà vrai pour les chapitres précédents) il m’est assez difficile de tenir une chronologie des événements. Car, même avec les points de repère que sont les jalons sociaux (année scolaire) ou personnels, dans la formation d’une personne, il faut tenir compte de l’empilement et de la simultanéité de tout ce qui à l’époque surgissait de toutes parts au moins pour quelqu’un de curieux qui aurait tant voulu en faire une synthèse ! Mais il me fallut beaucoup de temps pour admettre que seule la poésie pourrait peut-être faire cette synthèse en mettant en vibration sur la même fréquence et le moi personnel, et l’inconscient, et la société en mouvement, et le cosmos plus l’idée que nous nous faisons de tout ça.

Un peu beaucoup pour un jeune homme qui allait avoir 17 ans.

Entre la théorie du spectacle de Guy Debord, les mouvements hippies, la beat génération, le free jazz, la philosophie, les penseurs anarchistes comme Bakounine ou Elisée Reclus, les livres qu’il convenait de lire (Baccalauréat oblige), Lautréamont, la musique pop, il y avait de quoi s’occuper assez bien l’esprit.

Mais, en 69 (je crois bien que c’est en 69) survint en France un événement très important pour la poésie. Il s’agit de la parution de la revue « poésie 1 » qui proposait la poésie à 1 franc.

Très diffèrent de ce qui se faisait à cette époque là, Poésie 1 n’hésitait pas à ouvrir ses pages à la publicité. Le premier numéro fut, je crois consacré à Jean Cocteau, poète que j’aimais et que j’aime toujours. Le numéro 3 s’ouvrit à la nouvelle poésie française. Parmi ces poètes que publia alors Poésie 1, certains m’ont définitivement marqué.

Je pense notamment à Daniel Biga, poète niçois et à Franck Venaille. Je ne pense pas que Pierre Tilman figurait dans ce numéro, mais j’avais eu l’occasion de le rencontrer et je le revis plus tard.

Cette poésie a été appelée parfois « réalisme » ou « néo-réalisme », peu importe. Ce qui est sûr c’est que la vie moderne, la vie quotidienne faisait irruption dans la poésie. Et curieusement, c’est ce que j’appréciais chez Jean Cocteau capable de mettre en scène le mythe ancien dans des situations d’aujourd’hui. (Appeler un ange « Heurtebise » du nom d’une marque d’ascenseur est très poétique !).

Cette poésie était parfois sombre, violente, avec des phrases syncopées, où l’humour féroce, comme la politesse du désespoir, était souvent présent. C’était une poésie du rythme, urbaine, jeune, qui cherchait une nouvelle esthétique, et qui faisait jaillir des images derrière les affiches publicitaires, et faisait voir la chair de l’humain qui saignait sous cette « crucifixion en rose » du bonheur assuré.

Je n’en parle pas très bien de ces poètes, mais lisez-les : on y trouve toute la lucidité du « roman anonyme de la fin du 20ème siècle » et du début de ce siècle aussi.

Plus tard, sans doute, après le bac, après que l’homme eut marché sur la lune et que j’eusse vendu en Avignon des photos des spectacles de Béjart sur la place de l’horloge, après les lectures de Joyce, du voyage au bout de la nuit, je m’étais rapproché de l’esthétique de ces poètes modernes.

Dans la revue Chorus qu’ils publiaient, beaucoup de choses sonnaient juste.

Cette revue faisait une large part aux peintres comme Peter Klasen, Louis Pons, Jean-Pierre Raynaud, pus tard Ben, Erik Dietmann, Jean-Pierre Le Boulch’. (Pierre Tilman s’occupe encore beaucoup de peinture)

Serge Plagnol, un ancien de la mansarde, artiste peintre (et quel peintre !) me remit en contact avec Pierre Tilman, poète toulonnais que nous avions croisé en 68. (il avait fait des bœufs au saxo avec mon frère)

Avec Serge, on avait préparé un recueil qu’il avait illustré.

Mes poèmes furent publiés dans Chorus, je crois le numéro 4.

Je n’ai pas mesuré cette chance car j’étais encore assez naïf pour croire que le talent ne pouvait qu’être reconnu !

Nous étions par ailleurs en plein débat sur les relations entre l’art et la société : quel rôle l’art pouvait-il jouer ? Pouvait-il être libérateur quand tout nous laissait croire qu’il n’arriverait pas à dépasser le rôle de faire-valoir, d’alibi intellectuel, de conscience à deux sous, de donneur de sens d’une société qui n’en avait plus beaucoup ?

L’art était-il devenu ce que Hegel disait de la philosophie, qu’elle arrive toujours trop tard (« La chouette de Minerve ne prend son vol qu’au déclin de la nuit ») et ne pourrait-il être qu’apologétique ?

Lorsque je suis allé voir l’exposition Dada au centre Beaubourg en novembre 2005, je me suis (re)rendu compte à quel point l’horreur de la guerre de 14 avait définitivement installé dans les esprits cette révolte contre l’art et la culture « ancienne » incapables d’empêcher cette abomination humaine.

Ce cri contre l’homme et contre Dieu (comment peut-on permettre des choses pareilles ?) n’achève cependant pas l’histoire de l’art et de l’homme : il continue. Et de nouveau, il crée, et de nouveau il s’écarte des modèles, comme si par respect pour tous ceux qui l’avaient précédé, il devait humblement faire son apprentissage, comme s’il repartait à zéro, avec eux , en utilisant de nouvelles méthodes, de nouvelles technologies, mais en suivant sa pente unique, qui alors le ramènera vers eux.

Comment on devient poète ?

Chapitre 6 (et fin)

« Et j’étais déjà si mauvais poète que je ne savais pas aller jusqu’au bout. »

Les années 70 ne furent pas de bonnes années pour ma poésie : écrire, ne plus écrire, la fac, les communautés, un mariage, le boulot, la vie du rail, les bars, partir, la musique, toujours chercher.

Puis Londres et ses parcs magnifiques, les pubs avec les groupes de rock, Camden town, Bethnal green, Lancaster gate, Stockwell, Brixton. Une présence lumineuse. Les bibliothèques, les livres en open-shelves, les galeries.

Pas plus d’une dizaine de livres (pounds) en poche, but freedom.

Ecrire à nouveau, sentir le temps qui passe.

Pendant toutes ces années 70 je n’ai jamais perdu contact tout à fait avec la poésie.

Toutes les situations ramenaient invariablement un vers ou deux, un bout de poème, une phrase suspendue comme ce pont de chemin de fer dont Claude Delmas disait qu’il était un « chant triste dans l’air ».

La poésie accompagnait ces errances intérieures/extérieures comme une bonne étoile, et comme ce qui devrait devenir l’exigence, sans doute la seule acceptable.

Sans la poésie, je ne serais peut-être jamais revenu de Londres. La langue me manquait (autant au début, s’abîmer dans cet oubli, en ne comprenant pas tout était terriblement reposant). J’ai compris aussi qu’il fallait beaucoup de disponibilité intérieure, beaucoup marcher avec les poèmes, beaucoup travailler.

Et alors, « it comes » !

Londres est une ville extraordinaire pour les français, car on est dépaysé à deux pas de chez soi..Et c’est une ville musicale. Le Melody maker est une très ancienne revue. C’était encore un peu l’époque punk, mais aussi le disco (au music machine, on y avait tourné des séquences de grease), et les débuts de police, de boy Georges, de dire straits.

Et il y avait aussi des événements comme les Who à Wembley, ou Led Zeppelin à Knebworth.

Londres est aussi propice aux rencontres improbables : « un soir de demie brume à Londres, un voyou qui ressemblait à mon amour… » Comme cette jeune femme croisée il y a longtemps à Toulon qui m’avait reconnu à marylebone road, le temps d’un verre et d’une visite au collège où elle travaillait, puis de la voir quelques semaines plus tard élue « Woman of the year » sur les tabloïds pour être la première femme professeur titulaire dans un environnement exclusivement masculin.

Je revins avec un recueil, des textes inégaux. Le hasard a fait le reste.

J’eus la chance de rencontrer Christian Gorelli qui animait la revue parole au Mans.

Ce fut le début d’autre chose beaucoup plus structurée, une collaboration qui nous amena à faire beaucoup de spectacles, d’animations. La revue parole porta dans les années 80 en Sarthe une pratique originale de poésie spectacle, de poésie action, qui fut d’ailleurs contestée. (Par exemple dire des poèmes en s'accompagnant à la guitare électrique lors d'une démonstration de boxe)

Michèle Tillard dans sa thèse sur la poésie contemporaine dans la Sarthe de 1985 à 2000 en parle.

J’arrête là ces quelques confidences sur « comment on devient poète ». Je publierai sans doute quelques extraits de la thèse, plus objectifs et plus critiques sur cette période plus récente.

Je pense à Blaise Cendrars (un autre que j’adore et qui a influencé Apollinaire, pas l’inverse !) « Et j’étais déjà si mauvais poète que je ne savais pas aller jusqu’au bout. »

Revu pour le journal (nouveau) d’un poète du 21ème, le 7 juillet 2012

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